17/04/2009

Instituteur : une profession en voie de disparition

uni mail.jpgMais quelle mouche a donc piqué Monsieur Charles Beer, conseillé d’Etat en charge du DIP ?

Alors que tous les cantons suisses forment leurs instituteurs dans une Haute Ecole Pédagogique (HEP) dont le diplôme est pourtant reconnu par la CDIP (Conférence des Directeurs de l’Instruction Publique), voilà qu’à Genève, notre ministre s’est mis en tête de confier cette formation à un Institut Universitaire de Formation des Enseignants (IUFE). Tout en prétendant vouloir se conformer à l’harmonisation scolaire acceptée par le peuple, il prévoit néanmoins pour Genève une formation prétendument plus « exigeante »…du moins sur le papier.

Le projet de loi sur la formation des futurs enseignants (PL 10432) de Monsieur Beer induit pourtant de sérieux problèmes.


1. Il y est prévu de confier aux Maîtres de disciplines spéciales(MS) l'enseignement des branches telles le dessin, les travaux manuels, la musique, la gymnastique, etc. ceci « de façon systématique, en pleine responsabilité et donc en dehors de la présence des titulaires de classe.  Le corps enseignant primaire est donc ainsi appelé à une évolution vers des formes nouvelles de répartition des enseignements dans les classes, face aux élèves. » (p. 55/56 du projet de loi du CE (PL 10432).

 

Il s’agit bel et bien là, pour les enseignants des divisions primaire et élémentaire, de la perte de leur statut de généraliste. La mise à mort de la profession d’instituteur est programmée ; le processus est déjà en marche. La formation actuelle des enseignants, à l’université, comme celle prévue en futur IUFE ne prévoit pas du tout ces didactiques dites « spéciales ». Ainsi donc les futurs instituteurs n’apprennent absolument pas à les enseigner, ils en sont réduits à devenir uniquement des professeurs spécialistes de français, de math et de langues (allemand, anglais) ; ils sont privés dès lors de l’enseignement de toutes ces branches qui justement font la richesse de cette profession, qui permettent de découvrir les élèves sous un autre jour. De même, et c’est primordial, l’élève ne voit son enseignant qu’en tant qu’enseignant de branches « intellectuelles ». Les rapports ne sont plus les mêmes et ils s’en trouvent extrêmement appauvris, au détriment des élèves.

Il est regrettable par ailleurs que les maîtres de disciplines spéciales soient contraints à tenir la classe entière : cela supprime de facto bien des activités qui deviennent ingérables avec plus de 12 élèves.

2. Le projet de loi du Conseil d’Etat exige que les enseignants primaires obtiennent, pour leur formation, un bachelor + un certificat complémentaire.

Il s’agit là d’un pur scandale ! Le bachelor obtenu en HEP permet à n’importe quel candidat formé dans les autres cantons d’être nommé dans la Suisse entière, sauf à Genève. La mobilité préconisée par Harmos n’est donc pas respectée. Les instituteurs d’autres cantons ne seront engagés à Genève qu’à 50% et ne pourront y être nommés qu’à condition de « compléter » leur formation par ce certificat de pure spécificité genevoise.

Quelle sera la réaction des autres cantons suisses ? Il y a fort à parier qu’ils n’accepteront pas les candidats de notre canton, ceux-ci étant soi-disant « surqualifiés » alors que Genève n’offre la réciprocité qu’au prix d’un complément de formation. Il s’agit là, ni plus ni moins, d’une formation protectionniste.

Et M. Beer d’autoproclamer Genève comme « exemple » et « pôle d’exigence » alors qu’elle est en queue de classement à PISA ! Revenons sur terre !

Cette formation « surdimensionnée » entraverait fortement la mobilité nationale des personnes susceptibles d’enseigner dans les autres cantons. Elle va donc à l’encontre d’Harmos. Qu’à cela ne tienne, pour le président du DIP, Genève a « tout juste » et d’ajouter, visionnaire, que ce sera donc à tous les autres cantons de suivre son exemple !

3. Genève devrait enfin, selon le ministre en charge du DIP, jouer un rôle pionnier grâce à un « Institut Universitaire de Formation des Enseignants » qui réunirait les enseignants des degrés élémentaire, primaire et secondaire. M. Beer insiste en effet sur la nécessité d’une « vision unique et partagée de la profession. » Voilà encore une distinction présomptueuse de Genève qui voudrait jouer ce rôle en solo, sans justification aucune.

Cette vision des choses écarte d’emblée l’idée qu’enseigner en tant que « vrai » généraliste à l’école primaire n’est pas du tout le même métier qu’enseigner au secondaire I et II en tant que spécialiste.

Pour terminer, certains avancent le coût d’une formation en HEP soi-disant plus élevé qu’à l’université ! On est en droit d’avoir des doutes : par quel tour de passe-passe 4 ans de formation n’entraîneront pas de coûts supérieurs à une formation en 3 ans ?

Il existe déjà une HEP commune à la plupart des cantons romands (Berne, Jura, Neuchâtel, Fribourg et Valais), il semble évident et indispensable d’adopter à Genève la sagesse du reste de la Suisse. La prétention de nos autorités n’est de loin pas justifiée au vu des résultats de nos élèves. Il est temps que cela change.

Une opinion parue dans la Tribune de Genève du 17 avril

12:08 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

Vous avez parfaitement raison, M. Duval. Le projet de loi 10432 est un pur scandale. Il a été concocté par des gens qui ne connaissent pas l'école et donc la réalité du terrain ou qui ont perdu tout contact avec celle-ci. Si l'école genevoise va si mal, c'est précisément parce que certains politiciens ne font qu'à leur tête et n'écoutent jamais les enseignants expérimentés comme vous. C'est honteux ! Genève se croit supérieur au reste de la Suisse, et pourquoi donc ? Ch. Beer préfère que la formation des enseignants soient euro-compatible au lieu de la rendre "suisso-compatible" et de la rendre aussi performante que dans d'autres cantons suisses. Et pourquoi donc ? Pour éviter que d'autres enseignants d'autres cantons puissent venir enseigner à Genève ? Veut-il isoler le canton de Genève du reste de la Suisse? C'est une attitude très dangereuse de la part d'un politicien suisse et je la déplore. Et Berne aura raison de ne pas subventionner cette formation à l'université, car les HEP dans les autres cantons ne reçoivent pas non plus un seul sou de la part de la COnfédération. Genève croit toujours être plus malin, et en fin de compte ce canton se trouve dans un état désastreux. Et qui paie le prix ? Nos futures générations.
Et pourquoi Genève comme unique canton de SUisse confie-t-il la formation des futures enseignants à l'université, c'est-à-dire à la Fapse ? A une entitié purement théorique, qui fait peut-être quelques recherches valables, mais qui n'a pas les compétences ni le savoir-faire d'une école professionnelle ? Je soupçonne tous ceux qui s'expriment en faveur de cette formation à l'université de vouloir donner du travail à leurs copains.
La formation des enseignants pour le secondaire I et II et d'ailleurs est également une catastrophe dans cette faculté. Un très grand nombre d'étudiants ayant commencé cette formation est totalement outré par l'aspect théorique totalement surdimensionné et inutile et la longueur extradordinaire de ces études (9 ans pour deux branches; 1 pétition a déjà été adressée aux responsables et une autre pétition circule en ce moment pour dénoncer l'absurdité de cette formation en 9 ans).

Écrit par : Marion Garcia-Bedetti | 17/04/2009

Sans vouloir rentrer en matière sur le reste, je ne relèverai que ceci:

"Il y est prévu de confier aux Maîtres de disciplines spéciales(MS) l'enseignement des branches telles le dessin, les travaux manuels, la musique, la gymnastique, etc. ceci « de façon systématique, en pleine responsabilité et donc en dehors de la présence des titulaires de classe. Le corps enseignant primaire est donc ainsi appelé à une évolution vers des formes nouvelles de répartition des enseignements dans les classes, face aux élèves. » (p. 55/56 du projet de loi du CE (PL 10432)."

Ayant effectué mes classes primaires à Genève dans le début des années 90 je ne vois aucune différence avec la politique qui se pratiquait alors: nous avions un-e maître-sse principal-e, et des professeurs spéciaux pour le dessin et travaux manuels, pour la gym et piscine, pour la rythmique, et enfin pour la coûture. Chacun était me semble-t-il respecté dans sa fonction, et les sorties éducatives et moments de partage en classe nous permettait quand même d'avoir un lien privilégié avec l'enseignant-e principal-e. On ne peut tout de même pas demander à quelqu'un d'avoir à la fois une formation de pédagogue-chanteur-musicien-dessinateur-coûturier et athlète, d'autant que le but principal reste tout de même de savoir lire, écrire et compter à la sortie. A noter également que ces activités "ludiques" étant pour la plupart effectuées à mon époque en demi-groupe, une partie restant alors en classe, ceci permettait également de ménager des temps pour s'occuper des élèves en difficulté, ce qui n'est pas toujours aisé dans une classe de 24.

Je ne comprends donc pas en quoi il y aurait sur ce point-là un changement.

Écrit par : Audrey | 17/04/2009

@Audrey,
Oui, dans presque toutes les écoles il y a un MS chargé soit du dessin, soit des TM, etc. mais jamais ceux-ci ne prennent en charge la totalité de ces disciplines. Ainsi, chaque maître titulaire généraliste (ce que vous appelez « maître principal »),en fonction du MS dont il bénéficie et du quota que le DIP lui accorde, continue à enseigner le dessin, la gym, le chant, etc.
Contrairement à ce vous avancez, les instituteurs étaient bel et bien formés dans ce sens et c’était là la richesse de cette profession.
C’est ce qui est appelé à disparaître malheureusement.

Écrit par : Duval | 17/04/2009

Bonjour,

"Contrairement à ce vous avancez, les instituteurs étaient bel et bien formés dans ce sens et c’était là la richesse de cette profession."

En ce qui me concerne, j'ai vécu la même chose qu'Audrey, et ma fille, actuellement à l'école primaire, aussi. Sa maîtresse ne donne ni cours de dessin, ni gym ni chorale, ni travaux manuels.
Ce qui voudrait dire que selon nos expériences vécues, les instituteurs sont formés à des activités qu'ils ne mènent pas, alors pourquoi faire?
Est-ce bien raisonnable?

D'autre part, en tant que parent, je préfère largement que ma fille suive des cours de gym, par exemple, avec un prof vraiment formé pour.
Et je préfère également que son maître principal se concentre sur le travail scolaire.

Je comprends que cela puisse être frustrant pour un prof qui aurait des aptitudes pour une activité de ce type et du plaisir à les mener avec ses élèves. Mais je ne peux m'empêcher de penser que ce ne doit pas être la majorité et même que pour quelques uns, certaines activités doivent relever du pensum. Les profs sont des personnes comme tout le monde, ce qui veut dire que certains chantent comme des casseroles, d'autres ne savent pas dessiner, etc..

Alors merci pour les enfants...

Écrit par : Pascale | 17/04/2009

@ Pascale
Il y a un sérieux problème avec la maîtresse de votre fille ! Je suis au regret de vous dire que selon ce que vous avancez, elle ne fait pas son travail ! Et son directeur d’établissement non plus, lui qui devrait contrôler justement que « ses » enseignants respectent la répartition hebdomadaire des temps d’enseignement de chaque branche. Jugez plutôt :

http://icp.ge.ch/ep/etidep/IMG/pdf/D-DGEP-01A-02_Repartition_hebdomadaire_temps_enseignement-2.pdf

Il se trouve que votre fille a droit, selon le degré dans lequel elle se trouve, à un certain nombre d’heures d’éducation artistique (de 4h20 à 5h) et d’éducation physique (2h15). Dans aucune école ce temps d’enseignement n’est pris en charge en totalité par un maître spécialiste, même dans les écoles les mieux pourvues en MS. Au mieux, le maître de gym donne 45 minutes d’enseignement et un MS 90 minutes soit de dessin soit de TM. Dans des cas très rares, un MS de musique pour 45 minutes. Donc dans les écoles les mieux loties, un total de 3 heures.
On est loin du compte de 6h30 environ auquel votre fille a droit ! C’est bel et bien le maître généraliste qui est chargé de « compléter » cette dotation horaire et donc de délivrer un enseignement des dites branches d’environ 3h30. Ce que l’enseignante de votre fille semble ne pas faire….avec la bénédiction de son directeur en plus !

Écrit par : Duval | 18/04/2009

Bonjour,
Je relis plus haut une partie de l'intervention de Mme Garcia : "(...) Et pourquoi donc ? Pour éviter que d'autres enseignants d'autres cantons puissent venir enseigner à Genève ? Veut-il isoler le canton de Genève du reste de la Suisse?"

Quel est le besoin d'encourager la mobilité des enseignants venant d'autres cantons alors qu'on n'arrive pas à caser nos étudiants LME de dernière année dans les postes vacants ?

Écrit par : Sceptique | 20/04/2009

La mobilité des enseignants serait tout de même souhaitable en premier lieu au niveau des échanges linguistiques. Si les formations sont les mêmes dans tous les cantons, les genevois, peut-être surtout ceux qui ne trouvent pas d'emploi, pourraient enseigner le français dans les écoles primaires en suisse allemande, où on est très ouvert à ce genre d'échange.
Par ailleurs il est clair pour moi qu'il faut d'abord donner un emploi aux étudiants qui terminent leurs études à Ge, et si cette formation se faisait dans une HEP comme ailleurs qui est directement lié à un emploi, tout serait plus simple et on ne créerait pas des chômeurs. Avec la formation universitaire Ge a rompu avec l'idée que cette formation se fasse en emploi ! Grosse erreur !
Mais Genève veut toujours faire mieux qu'ailleurs et en fin de compte ce canton fait moins bien.
Ailleurs en SUisse il n'y a pas de chômage chez les instituteurs, plutôt un manque d'enseignants au primaire.

Écrit par : Marion Garcia-Bedetti | 21/04/2009

"Avec la formation universitaire Ge a rompu avec l'idée que cette formation se fasse en emploi ! Grosse erreur !"

Effectivement la pire connerie de toutes celles mises en route depuis 20 ans.

Le temps scolaire devrait être rallongé et une demi-journée par semaine (voire une journée entière) consacré à l'enseignement d'une langue nationale en immersion grâce à des instits dont c'est la langue. Commencer l'enseignement d'une langue étrangère à 12 ans, c'est trop tard. N'importe quel pédagogue sait cela, mais apparemment pas à l'Université.

Écrit par : Johann | 24/04/2009

Avez-vous déjà vu la pièce de Jean-Pierre Dopagne: L'Enseigneur ? Non ? C'est l'histoire d'un prof qui pète grave les plombs suite à toutes les misères qu'on lui fait subir. Ecrit il y a une quinzaine d'années, ce monologue est une vision tendre et cruelle de l'école. Très actuel pourtant.On s'y croirait A voir absolument, sur la scène du "Moulin à Poivre" du 13 au 16 mai. Pour plus d'infos: http://animots.org.Un petit repas servi dès 19h00 et ensuite la pièce...Un peu de détente avant le grand tremblement... Qu'en dites-vous ?

Écrit par : Bonaire | 03/05/2009

Exactement les type d’idee que je me fesait sur les sujet, merci bien pour cet incroyable article

Écrit par : site paris sportif | 27/05/2014

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