27/09/2010

Sommes-nous fragiles ?

Face à l’univers, l’homme se sent souvent fragile. Le simple fait d’exister est lourd de menace, et chacun de nous a parfois le sentiment d’être un fétu de paille que n’importe quelle fatalité peut emporter. Un accident est si vite arrivé. S’érigeant contre cette idée, le premier des philosophes américains écrivait: «Si la fatalité a tant de force, l’homme ne devrait pas oublier que sa force à lui est tout aussi grande – car si infimes que nous soyons, nous participons semblablement au cours des choses, nous sommes fait du même bois que cette Nature dont nous craignons les caprices et les terribles «coups du sort». Il imageait son propos de la sorte: «Un tube fait d’une pellicule aussi fine que le verre peut résister à l’énorme pression de l’océan s’il est empli de la même eau.» Nous sommes ce tube de verre, toujours susceptible de se briser, et pourtant solide.

 

L’autre jour, j’étais à Nottwil, près de Lucerne, dans l’un des plus modernes centres privés pour paraplégiques et tétraplégiques du monde, dont toutes les victimes de lésions de la moelle épinière et de la colonne vertébrale ont dit grand bien (Clay Regazzoni, Nicole Niquille, Silvano Beltrametti…). Je me trouvais là parce que la fille d’un cousin du Nord, championne d’équitation, s’est brisée la nuque en 2002 (elle avait 20 ans), alors qu’elle disputait à travers bois une course de cross-country hippique. Son cheval a trébuché sur une racine. Tétraplégique depuis lors, elle ne peut plus que partiellement mouvoir ses bras et quelques doigts. Mais son esprit est resté celui d’une battante. Elle a même remplacé l’équitation par un sport dont j’ignorais l’existence: le rugby en fauteuil roulant.

 

Elle était venue là avec son équipe pour disputer un tournoi international. Assis sur les gradins de la grande salle de sport, nous regardions les équipes s’affronter: hollandaise, suisse, tchèque, brésilienne, française, belge… La règle du jeu? Quatre joueurs par équipe. Des fauteuils roulants de compétition capables de subir de nombreux chocs. Des matchs subdivisés en quatre périodes de huit minutes. But du jeu? Porter le ballon derrière la ligne de but opposée, en touchant ou dépassant cette ligne avec les deux roues (tapez sur Google «rugby en fauteuil roulant»). M’ont impressionné les stratégies imaginatives, la vitesse des fauteuils roulants lancés à toute allure par des bras «qui en veulent», le choc des collisions, au point qu’un joueur sanglé à son fauteuil est parfois renversé, immobilisé sur le dos comme une bête à Bon Dieu incapable de se relever. Je dirais aussi la joie des buts marqués, l’effort, le bonheur des joueurs à sublimer leur condition. Ma nièce était l’une des deux seules filles. Plus handicapée que ses coéquipiers paraplégiques capables de se servir de leurs bras pour lancer, passer et recevoir le ballon, elle luttait surtout pour prévenir et contrer les offensives de l’équipe adverse. Elle bloquait habilement de son fauteuil les joueurs qu’elle devait «marquer». Ah! une sacrée «empêcheuse de tourner en rond!» qui facilitait le jeu de ses coéquipiers – parmi lesquels son petit ami, resté, lui, paraplégique depuis qu’en sortant de la mer, il a glissé sur un caillou et, comme il le dit lui même, «s’est cassé le cou».

 

Curieusement, je n’ai eu l’occasion de parler avec aucune victime d’un accident de la route. La vie de ces joueurs avait souvent basculé à cause d’une stupidité: l’un avait été poussé par un camarade, un autre s’était fait balancer par ses copains dans une piscine à l’eau peu profonde. Ou encore, on était myopathe, amputé de ses jambes et d’une partie de ses doigts à la suite d’une infection.

 

Quand je suis reparti, je ne savais plus très bien si l’être humain est une chose fragile ou pas. Ces deux journées m’avaient montré qu’au-delà de la pensée de mon philosophe américain, même un verre brisé est capable de résister à la force de l’océan, s’il lui reste une parcelle de sa propre force.

 

Texte paru dans le Migros Magazine N°36, rubrique « Minute papillon » sous la plume de mon frère Jean-François Duval

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24/09/2010

Amnistie fiscale à la sauce genevoise, la honte !

Il y a quelque chose de pourri dans notre République.

La Tribune de Genève nous apprend aujourd’hui que le Grand Conseil a adopté, jeudi soir, une loi d’amnistie fiscale pour tous les fraudeurs qui, dans leur immense bonté, s’auto dénonceraient spontanément. Pour les récompenser de cet élan de soudaine charité, elle prévoit de leur faire bénéficier d’une réduction d’impôt de 70% pour toute déclaration faite avant fin 2011… l’assurance d’aucune poursuite pénale en prime.

Voilà que nos députés n’hésitent pas à récompenser les salauds, les malhonnêtes….ben voyons, on se soutient entre gens du même acabit !

Qui sont-ils ces fraudeurs ? Pour la plupart de riches indépendants….ceux qui, entre copains, ont toutes les facilités pour cacher leurs gros revenus….avocats, hommes d’affaires, gros industriels, etc.

Mais non, mais non, pauvre citoyen honnête qui remplit scrupuleusement et bêtement ta déclaration d’impôts, tu n’as rien compris. Avec cette « sage » décision, tu as tout à y gagner au contraire.

Bien sûr ! Cette mesure est tout ce qu’il a de plus morale comme le clame Maître Olivier Jornot. Rendez-vous compte, nul besoin de faire son boulot, de traquer efficacement les fraudeurs, cette amnistie fiscale « augmente les recettes de l’Etat et est morale en ce sens qu’elle permet le retour à la légalité de sommes cachées » (sic).

Et le député Claude Jeanneret d’ajouter que « la fraude n’est plus l’apanage des riches, mais de personnes ayant 200 000 à 300 000 francs » -des pauvres quoi !-….comme si la tricherie, le banditisme, le crime n’était pas identiques qu’on soit riche, aisé ou pauvre. La malhonnêteté serait-elle inversement proportionnelle à sa richesse ou son rang social?

Voleurs, cambrioleurs, escrocs de tous bords, rendez donc ce que vous avez piqué…non seulement vous repartirez tranquilles mais on vous offre de garder plus de la moitié de votre butin !

Fort heureusement, le peuple sera appelé à se prononcer sur cette mesure totalement injuste et surtout immorale. Ce jour là, les députés qui, hier soir, ont accepté cette énormité mesureront l’ampleur de leur malhonnêteté.

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20/09/2010

Westerbork, Theresienstadt, UNE FILLETTE EN ENFER

« Histoire d’une fillette », c’est le titre du texte qui est paru dans Migros Magazine N°38 du 20 septembre. sous la plume de mon frère, Jean-François Duval.

Il est bien sûr beaucoup plus apte que moi à retranscrire ce que nous avons tous les deux récemment vécu.

 

Le vol en provenance d’Amsterdam avait atterri. De la douane, les passagers surgissaient dans le grand hall. Nous guettions les visages, car ni moi ni mon frère n’étions très sûrs de reconnaître cette amie de la famille plus revue depuis quarante-sept ans. Je me souvenais d’un sourire éclatant, du visage décidé et rayonnant d’une jeune femme auréolée de cheveux noirs. C’est d’ailleurs à son sourire que nous l’avons reconnue, heureuse de repasser la frontière suisse, car elle aime profondément notre pays.


Avec elle, nous avons traversé le lac en «mouette», contemplé Guillaume d’Orange sur le mur des Réformateurs. C’est que C. est Hollandaise. En juin 1944, à 12 ans, elle et son frère de deux ans son aîné furent déportés à Westerbork (dont l’écrivaine Etty Hillesum, morte à Auschwitz, a raconté la réalité dans ses Lettres de Westerbork). Leurs parents, eux, étaient déjà morts en 1943 à Sobibor, conduits à la chambre à gaz dès l’arrivée du convoi. Nous n’avions jamais parlé de tout cela – la Deuxième Guerre mondiale, ça me semblait si loin quand j’avais 10 ans… Mais aujourd’hui? Avec combien de personnes pouvons-nous encore échanger, qui connurent les camps enfants?

 

A Westerbork, comme chacun, la petite C. a lutté pour sa survie. Tuberculose, typhoïde… l’hygiène est épouvantable, tout le monde souffre de dysenterie, les toilettes (appelées egg-racks, c’est-à-dire «cartons pour les oeufs») sont faites de longs bancs de bois percés de trous, où l’on s’assied côte à côte. Tous les mardis, un train part pour l’Est et les camps de la mort. La fillette voit l’humanité à nu – «depuis lors, c’est comme si je voyais à travers les gens». Et parfois, quand la réalité est trop dure, elle regarde au-delà des barbelés du camp, elle ferme à demi les yeux, ses cils d’enfant viennent se superposer et gommer les rouleaux de barbelés. Elle se dit à elle-même: «Ils ne peuvent pas te faire de mal, à l’intérieur de toi tu resteras toujours toi-même.» La réalité, pour un instant, est transcendée.


La fillette ne comprend rien à ce qui lui arrive. On lui dit qu’elle est juive, elle ne sait même pas ce que cela signifie, car ses parents l’ont baptisée et élevée dans la foi protestante. Après huit semaines, transfert à Theresienstadt. Deux jours debout, écrasés les uns contre les autres, dans des wagons à bestiaux. Là-bas, il arrivera aux enfants d’être chargés d’évacuer les cendres des déportés qui ne survivent pas. On vit chaque jour dans l’angoisse de figurer sur les listes de départs pour les camps de la mort. Un jour, le 5 février 1945, les gardes SS sélectionnent 1200 juifs parmi les 6000 qu’on a rassemblés. Lorsque C. et son frère montent dans le convoi, personne ne sait avec certitude où il conduit. Pour Joseph Kessel, qui l’écrit dans Les mains du miracle (1960), si le convoi, qui devait mener à Auschwitz, fut aiguillé vers la Suisse, c’est grâce à l’influence du Dr Kersten sur Himmler. Masseur connu, Kersten avait le pouvoir de calmer les terribles douleurs d’estomac dont souffrait le chef de la Gestapo, et en usait pour le convaincre d’épargner des milliers de juifs. «Le Dr Kersten m’arrache une vie à chacun de ses massages», aurait dit Himmler.


C. croit aujourd’hui plus fondée la thèse de l’historien H.G. Adler dans Theresienstadt 1941-1945, soit l’intervention de l’ancien conseiller fédéral Musy auprès de Himmler, Göring et du général Schellenberg: «Les Allemands perdaient la guerre, il semble que nous ayons été échangés contre des camions militaires.»
Au matin du 7 février, près de Constance, le convoi passe la frontière suisse, les déportés sont accueillis par la Croix-Rouge. «Nous étions libres! Depuis lors, chaque fois que je franchis la frontière de votre pays, c’est comme si j’entrais au Paradis.» Influence du Dr Kersten ou échange contre des camions, franchement, je m’en fous. Seule compte pour moi la joie de ces 1200 paires d’yeux qui, un jour de février 1945, virent la Suisse comme une terre de miracle.

 

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