19/02/2011

Réponse aux adeptes du socioconstructivisme

 

A l’heure où le socioconstructivisme tente un retour et pour faire suite à certains commentaires postés sur mon précédent billet, je vous livre ici, un texte, signé de Jean Romain pour le comité de l'Arle, qui avait agrémenté la campagne de votation sur les notes en…2006 !

 

Les huit commandements du pédagogiquement correct

 

Face à l'exigence de formation toujours plus pointue de notre économie, l'échec scolaire est devenu insupportable. On n'a plus le droit d'échouer ni de refaire son année scolaire lorsqu'on n'est pas encore à niveau. Or cet échec scolaire est peu à peu devenu l'échec de l'école. Il a donc fallu, ces vingt dernières années, tout réformer sans cesse et changer l'école.

Mais c'est fait aujourd'hui, l'école a changé. Elle n'enseigne plus et fabrique des enfants mutilés. En fait, ce changement incessant s'est organisé autour de huit commandements :

1. Pas d'inquiétude : le niveau monte !

Cela a été vrai au 20e siècle jusque dans les années quatre-vingts. Le niveau moyen de la population des années soixante-dix est sans doute globalement plus élevé que celui des années trente. Mais ce n'est plus vrai actuellement. Depuis vingt ans, il est en baisse continuelle, non seulement en ce qui concerne l'orthographe, la grammaire et la syntaxe (ce qui ne se réduit pas à un problème technique, car orthographe, grammaire et syntaxe sont la façon dont on reconstruit le monde par les mots. Il en va, avec la maîtrise de la langue, de la formalisation du monde), mais en ce qui concerne les connaissances générales.

Et puis, je n'ai jamais eu sous les yeux de texte de l'antiquité grecque ou romaine qui dise cela. En fait, le slogan que " Le niveau monte " est un opium utilisé pour leurrer les critiques.

2. L'élève doit construire lui-même son savoir

Cette méthode (socioconstructivisme) se fonde sur l'idée que face à chaque nouveau problème, l'élève doit ressentir le manque de connaissance comme dommageable, qu'il existe une faille du désir et qu'il va rechercher ce qui lui manque en se confrontant aux autres. L'apprenant (pardon pour " apprenant " c'est le jargon des pédagogos) est amené à reconsidérer, en même temps, ses propres représentations et celles des autres pour reconstruire un nouveau savoir.

Cela est certainement possible avec une minorité de 15 pour cent des élèves, les autres ne remarquent pas ce qui leur manque ou n'éprouvent pas ce manque comme dommageable.

Le socioconstructivisme et les méthodes qui en découlent sont intéressants mais ils ne fonctionnent pas pour la majorité des élèves qui a besoin de méthodes plus structurées et plus dirigées.

3. Découvrir ludiquement pour apprendre vraiment

L'idée curieuse que le jeu est le tout de l'enfant est une idée fausse. Mais elle entre bien dans le cadre de l'Homo ludens actuel, pour qui tout doit être festif et amusant, acquis sans effort. S'il est vrai qu'on peut apprendre parfois en s'amusant et en jouant, il importe de monter aux jeunes enfants, et cela assez tôt, que tout n'est pas jeu, et qu'il faut parfois se plier à un autre régime d'apprentissage bien moins ludique et plus efficace.

4. S'ouvrir à la transversalité

Cette idée forte des années 90 porte d'autres noms : la transdisciplinarité en est le plus connu. La science actuelle a montré que l'homme a besoin de convoquer synchroniquement plusieurs types de savoir pour être efficace dans le monde pluridisciplinaire qui est le nôtre. Mais cette exigence aussi bien du chercheur que de l'homme souple, n'est pas celle de l'enfant qui, lui, a besoin de compartimenter les choses dans un premier temps pour ensuite franchir les frontières entre les sciences. Le cerveau humain non moins que l'esprit semblent devoir se former en suivant un ordre pas à pas de complexité croissante. Une fois formé, il est loisible pour l'adulte d'enjamber les domaines.

5. L'école lieu de vie, la culture est élitiste

Curieusement à l'école on ne fait plus référence à la beauté, ni au talent ni au génie parce que dans une société égalitaire cela paraît élitiste que de faire référence au génie (qui n'est pas la chose au monde la mieux partagée), et on remplace ces éléments constitutifs de l'œuvre par la technique.

Il y a une vingtaine d'années encore, on voulait transmettre aux élèves un patrimoine qui était suffisamment universel pour être tenu pour un patrimoine de l'humanité. Cette transmission avait pour but d'une part la culture générale qui montre à chaque élève qu'il n'est pas seul au monde et qui l'installe dans une communauté, et d'autre part un développement personnel qui lui permet de se construire face au pilier qu'est ce patrimoine.

Donc en favorisant la rencontre des masses avec les chefs-d'œuvre universels parce que ces œuvres sont émancipatrices dans le sens où elles arrachent l'élève au quotidien, à sa petite vie (et en ce sens l'école n'est pas un lieu de vie), à son destin sociétal et familial, on élève.

Or suivant la pensée de Bourdieu et de ses adeptes, le savoir est apparu comme un instrument de domination de classe sociale. Il a fallu dévaluer la culture au prétexte qu'elle était par essence bourgeoise, et mettre l'accent sur la vie, c'est à dire sur l'expérience la plus commune et la plus terne.

6. Apprendre à apprendre

Depuis la fin des années 70, depuis que le chômage s'est révélé une plaie endémique de nos sociétés, et avec lui son cortège d'exclusions et d'opprobres, des transformations majeures sont intervenues. Restructuration et réformes ont été les mots d'ordre de la mobilité forcée qui secoue notre monde depuis plus de vingt ans, et la conception que nous avions du travail s'est peu à peu modifiée en profondeur. En effet, la fragilisation du marché de l'emploi, tout en faisant porter à l'employé la responsabilité de sa " performance professionnelle " a fait renaître une idée ancienne : pour avoir une chance de s'inscrire dans un monde mouvant qui demande plus de formation à ceux qui y travaillent et plus de souplesse, il faut mettre l'accent sur la formation elle-même, mais en fait sur un type de formation différent de celui qu'on avait connu jusque-là. En effet, il s'agira moins de donner aux futurs employés, dans leur culture de base et leur formation primaire, des connaissances solides que des compétences, moins un contenu qu'une façon de faire, moins un savoir qu'un savoir-faire. Car enfin, changer est une nécessité de notre société, mais ces changements sont le plus souvent ni voulus ni anticipés. Donc, il faut apprendre à changer. Le slogan qui a accompagné ce savoir-changer est : il faut apprendre à apprendre.

En disant à l'individu qu'il aurait à apprendre tout au long de sa vie, qu'aucun savoir n'était suffisamment certain pour qu'il puisse y compter sans d'incessantes remises à jour, en lui promettant que la manière d'acquérir des connaissances lui assurerait plus de mobilité que ces connaissances elles-mêmes, la doxa moderne l'a en fait déstabilisé en le plongeant dans l'incertitude, et cela à deux niveaux différents :

- d'une part, en glissant de l'idée d'épanouissement individuel par la culture vers celle d'épanouissement individuel par le travail engagé ;

- d'autre part, en lui fournissant le modèle même de l'entreprise contrainte à adapter sans cesse son offre à la demande aléatoire de la consommation comme le modèle sur lequel il vaut la peine de se régler dès l'enfance.

Cette déstabilisation en terme d'absentéisme coûte 20 milliards de francs.

Or l'enfant n'a pas besoin d'apprendre à apprendre : il lui suffit d'apprendre, et ce serait déjà un progrès.

7. Sélectionner c'est exclure

Des gens bien intentionnés avaient inventé une école qui, sans être idéale c'est-à-dire utopique, permettait de corriger les inégalités, une école qui permettait à d'autres enfants d'occuper les places que la bourgeoisie très naturellement s'efforçait de réserver à ses propres enfants. Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que sélectionner, c'est exclure, et qu'éprouver en classe les aptitudes des élèves, c'est reproduire les privilèges.

L'école a cessé de croire à la méritocratie. Le mérite lui apparaît aujourd'hui comme un piège, voire une imposture. L'école ainsi comprise serait donc l'instrument dont se sert la classe dominante pour conserver ses privilèges et faire taire les autres. Les beaux principes de neutralité de l'école (p. ex. combattre les inégalités en donnant à tous des références communes) font partie du système de reproduction en masquant derrière une vue d'apparence généreuse des mécanismes complexes d'élimination.

8. Il faut apprendre à être : le savoir-être

Il est vrai que l'école doit apprendre aussi à être un citoyen responsable, donc libre. Mais l'idée est que cet apprentissage passe par l'acquisition de notions clairement définie dans les programmes et non par des cours de savoir-être ou de pseudo morale que le professeur dispenserait en fonction du moment. D'autre part, le savoir-être ne peut jamais être testé objectivement.

Pour faire simple et un peu schématique je dirais :

- Vous voulez des élèves plus fraternels, moins violents et plus justes ?

- Faites leur faire des mathématiques !

Cela signifie qu'à l'école, seule la confrontation avec ce qui le dépasse de la tête et des épaules apporte à chacun le sens du respect et celui de sa propre place dans la société.

 

A lire également :

http://www.arle.ch/generalites/53-derriere-les-notes

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Commentaires

pourrait-on employer des mots de langue française,le mot socioconstructivité n'apparait dans aucun dictionnaire,le mot ploucs parcontre y est et ceux pronant ces mots sortis de la sociogenèse feraient bien de se souvenir qu'en suisse et pas seulement à Genève il y a des parents de langue étrangère pour qui le français est déjà bien difficile à apprendre sans y apporter des mots sortis de l'époque du jardin d'Eden!
bonne soirée à vous!

Écrit par : lovsmeralda | 19/02/2011

Bonjour,
Vous avez qualifié précédemment le socio-constructivisme d'idéologie, qui plus est néfaste. Monsieur Romain a dit aussi en substance que cette idéologie était de gauche.
Le socio-constructivisme est une théorie, ou un modèle, pour essayer de comprendre comment l'individu apprend. Comme toute théorie, elle évolue en fonction de l'évolution des connaissances, exactement comme en mécanique,les modèles ont évolué de Newton à Einstein, et ce n'est pas fini ni pour la mécanique ni pour la pédagogie. Dans les années 20 Piaget a posé les bases du constructivisme en restant centré sur le développement de l'enfant vu isolément, Vigotsky y a ajouté la dimension d'interaction sociale (d'où socio-).

Vous dites que l'enseignement "infecté" par cette théorie est élitiste et profite à 15% des élèves. J'ai cru comprendre qu'un enseignement basé sur l'idée que l'élève doit être actif et concerné par ses apprentissages visait à rendre les élèves responsables pour en faire par la suite des citoyens concernés et responsables, et le texte ci-dessus est d'accord que c'est un rôle de l'école.
Comme panacée vous prônez le retour à ce qui avait cours chez nous il y a un demi-siècle et avant. Comme si à cette époque les pourcentages de réussite sociale étaient meilleurs! Et vous prétendez que les 15% vont alors automatiquement gonfler grâce à vos recettes. J'ai furieusement l'impression au contraire que la pédagogie prônée par l'Arle, "acquisition de notions clairement définie dans les programmes (sic)", s'apparente à la "tête bien pleine" plutôt que la "tête bien faite" (Montaigne, déjà).
J'ai aussi l'impression qu'une telle pédagogie vise plutôt à réduire les élèves à des accumulateurs de contenus, bien cadrés par la pression de la note de comportement, qui une fois complètement chargés seront de bons citoyens qui ne se poseront pas trop de questions. Vu sous cet angle, la pédagogie d'Arle est alors aussi une idéologie, qui sous-tend un projet de société. Nul doute aussi que 15% des élèves (les mêmes? peut-être pas...) profiteront de leur milieu socio-culturel favorisé pour rafler les tâches nobles et faire obéir ou tondre les autres 85%.
L'école que vous prônez est certes beaucoup plus rassurante, beaucoup plus simple à comprendre par les parents et les électeurs, parce qu'on la connaît et qu'elle a produit des gens comme nous, et qu'on n'est quand même pas si mal puisqu'on lit et écrit sur Internet au lieu de regarder TF1. N'oublions pas que nous faisons partie des 15% aussi.
Finalement, idéologie pour idéologie, si de toute façon seuls 15% des élèves en profiteront vraiment, je préfère celle qui considère à la base l'élève comme une personne en structuration plutôt que comme un jerrycan qui se remplit.

Écrit par : Saint-Bernard | 20/02/2011

@Saint-Bernard,ceux nés dès les années 40 devinrent de merveilleux chefs d'entreprises,tous n'étaient pas des zéros,à la différence de ce que vous semblez pronez si je vous comprends bien ,la différence c'est que tous ou du moins la plus grande partie quittèrent le giron familial très vite pour se frotter aux dures réalités de la vie,grâce à ces gens là le vrai social à visage humain était né,les* cartons du coeur* sont un exemple type même d'une société obligée de cacher ses pauvres victimes du système qui parceque l'un buvait ou battait sa femme ,aussitot il ou elle se devait d'être mise à l'index par justement cette classe d'élite qui ne supportait pas de voir la vraie vérité,quand aux initiants de ces fameux cartons,leur descendance encore bien que souvent très agés et affaiblis travaillent toujours dans ce but,mais à visage couvert,les fameux travailleurs de l'ombre!je ne sais en quelle année vous êtes né ou née,mais parlons de choses avec des gens capables de se souvenir de la réalité vraie et non de celle des livres de cours enseignés car comme le disent eux-mêmes beaucoup de polytechniciens,le livre est une base,mais la vie vous enseigne la pratique,ce que beaucoup n'ont plus de nos jours,théoriser c'est facile mais travailler c'est plus dur comme dit la chanson

Écrit par : lovsmeralda | 20/02/2011

@lovsmeralda et se souvenir aussi qu'en période de conflits comme ceux de 14-18 et 39-45 aller à l'école devait être galère,les poursuites infernales pour éviter les camps et autres services soi disant protecteurs pour assurer le bien être des enfants ,inutile de se leurrer,la peur au ventre les gosses et leur famille vécurent un cauchemard et ce même dans notre pays,les Roms pour ne citer qu'eux en sont un exemple mais n'oublions pas les nôtres,nos Yenishs Suisses sans doute vivant différemment mais qui surent se protéger et consolider leur esprit de famille,ainsi que leur art de vivre!pour vivre il faut avoir vécu comme dirait Emile Zola,quand au socioconstructivisme ne soyons pas dupe c'est une théorie aussi fumeuse que celle des aristochats

Écrit par : caramel | 20/02/2011

A M. Saint-bernard.

Jetez un oeil sur ce blog, qui répond, me semble-t-il, à vos propos :

http://www.commentaires.com/societe/ecole-et-pedagogie-la-recherche-scientifique-met-le-hola-aux-prejuges

Écrit par : Edgar Dunord | 20/02/2011

Le socio-constructivisme est un peu comme le communisme, en théorie cela fonctionnne, mais pas en pratique.
Je pense que Saint-Bernard n'a aucune expérience sérieuse de l'enseignement ou alors il fait totalement abstraction de la réalité !

Écrit par : Marion Garcia-Bedetti | 20/02/2011

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