20/05/2011

Faut-il enseigner les religions au Cycle d’Orientation ?

Charles Beer, conseiller en charge du DIP, a donc décidé d’introduire au Cycle d’Orientation l’apprentissage aux « grands textes ».

Jean Romain, fort bien placé pour en parler, nous livre ici son sentiment.

 

Etude des grands textes au CO ?

Jean Romain

 

Depuis 1994, la question de l’enseignement du « fait religieux » occupe le DIP, et cela a fait l’objet de discussions au Grand Conseil. L’analphabétisme religieux favorise les peurs, les exclusions, les dérives sectaires. Puisque nulle ignorance n’est utile, une motion a été l’occasion de débats profonds sur ce que devrait être cet enseignement à l’école publique. De ces quinze années de discussions, de commissions, de groupes de réflexion et de rapports divers, il ressort deux éléments centraux :

 

1.           D’une part, le contexte de laïcité de l’école genevoise : c’est dans ce contexte que la présence des pratiques, des croyances religieuses ainsi que des références historiques et culturelles liées à la religion devront s’inscrire dans l’école publique du canton, et cela dans le but de permettre aux élèves d’interpréter et de comprendre la société dans laquelle ils évoluent. Qu’ils le veuillent ou non, il existe des cathédrales, de la musique sacrée, du gospel, des mosquées, des synagogues, etc. C’est un fait objectif.

2.           D’autre part, il n’est pas question d’instaurer un cours spécifique d’enseignement des religions ni donc d’instaurer une nouvelle discipline. Plus modestement, il s’agit de faire prendre conscience d’une constante des sociétés humaines. Cet enseignement sera intégré, via l’étude de textes fondateurs, aux disciplines qui peuvent l’accueillir. On songe à l’histoire, la géographie, le français, le latin, l’art, l’instruction civique, par exemple.

 

Le DIP dévoile aujourd’hui son projet : il y aura dès la rentrée 2011 un apprentissage aux grands textes. Il ne s’agit plus de « fait religieux » à enseigner, mais d’une sorte de melting pot dans lequel entreront quantités d’écrits qui, pour être importants, ne sont pas liés, ni de près ni de loin, aux grandes traditions religieuses. On va donc y étudier des textes représentatifs de la diversité culturelle de notre planète ! Rien que ça ! Comment ne pas y voir la crainte d’un département paniqué par la transmission de cette culture du fait religieux, et qui noie cette richesse dans d’autres textes qui n’ont pas de dimension sacrée.

 

Cette variété excessive n’est pas de mise au Cycle d’orientation pour la raison qu’elle va provoquer une dispersion, une de plus, dans une école qui pâtit depuis longtemps de trop de dispersion. Ce qui manque à l’école n’est pas une information tous azimuts, mais une formation. Cela implique de recentrer l’enseignement et non de l’éparpiller. Ajouter une dimension supplémentaire pour former au fait religieux (disons à cinq grandes religions, 3 monothéistes et 2 autres) et à son influence sur l’organisation sociale est une fort bonne chose. Il faut y souscrire puisque le respect de la laïcité est assuré. En revanche, élargir l’éventail à tous les grands textes fondateurs de l’humanité est un brouillard inutile pour de jeunes esprits rompus au zapping et en mal de structure claire. Ce qui manque le plus à nos élèves est un système de références qui leur permette de s’orienter dans un monde complexe : cette formation d’une colonne vertébrale stable ne nécessite pas de leur offrir un menu-dégustation à tout.

 

Par ailleurs, de l’aveu même de ceux qui ont concocté le projet, il s’agit de s’interroger sur les systèmes de pensée du monde, sur la liberté, le sens de la vie, de la mort, etc. Autant de thèmes propres à la philosophie. Pourquoi dès lors ne pas engager des spécialistes de la philosophie qui, par leur compétence académique, garantissent la contextualisation de ces « grands textes » ?

 

En fait, l’ampleur de l’inculture religieuse est un phénomène auquel nous nous serions fort bien acclimatés s’il n’était symptomatique d’une autre donnée, bien plus manifeste et plus dommageable : nous ne percevons plus clairement le sens de ce que nous faisons et, dans cette incapacité de nous représenter la fin, nous redemandons aux religions d’abord et à l’école ensuite, de nous découvrir nos raisons de vivre dans un monde qui a fait du ludique sa référence principale.

 

 

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Commentaires

"Ce qui manque le plus à nos élèves est un système de références qui leur permette de s’orienter dans un monde complexe : cette formation d’une colonne vertébrale stable ne nécessite pas de leur offrir un menu-dégustation à tout."

Ce monde complexe est d'abord un monde où l'économie et la politique jouent les premiers rôles : impossible de comprendre le monde sans des notions d'économie et de politique. Mais l'école obligatoire n'en parle jamais, du moins officiellement : aucun cours d'économie, ni de science politique.

Les religions appartiennent au passé. Si le judéo-christianisme représente "nos" racines, elles sont tellement rouges de sang qu'elles ne méritent que d'être extirpées. Rien de plus facile de montrer que les valeurs présentées par ces religions à travers leurs texte sacrés sont en totale opposition avec les valeurs du 21me siècle.

Le capitalisme n'a pas besoin de la religion, la vénération de l'argent lui suffit. Et toute l'économie est tournée vers l'adoration de cette nouvelle idole. Mais chut! Continuons à enseigner les mensonges des religions, les nouveaux esclaves n'ont surtout pas besoin de comprendre les mécanismes des rapports de pouvoir au sein du capitalisme. Ils pourraient se révolter.

Écrit par : Johann | 20/05/2011

Le fait religieux au cycle d'orientation se réduirait donc, selon vous, "à cinq grandes religions, 3 monothéistes et 2 autres". La priorité donnée aux religions monothéistes est choquante. Que fait on des religions asiatiques, de la Grèce et des Romains, des Dogons, du Chamanisme ? De la laïcité philosophique ?

Je comprend bien qu'il ne soit pas possible d'aller plus loin au CO.

Il est donc impossible d'enseigner au CO le fait religieux, sauf à bafouer le principe de neutralité.

Écrit par : CEDH | 20/05/2011

Espérons que cette nouveauté dans l'enseignement ne serve pas de paravent pour occulter certains faits réels relatifs à notre histoire Suisse,ce qui fut de notre temps grâce aux guerres de Grandson et du Sonderbund,ces conflits ne furent enseignés qu'à des fins de non révélations car ceux prétendant on ne savait pas mentaient effrontément en regardant bien dans les yeux ceux à qui ils apprenaient grâce à des coups de régle bien appliqués sur la tête ,le fameux commandement :Tu ne mentiras point!
bonne journée à vous!

Écrit par : lovsmeralda | 21/05/2011

je me permets d'ajouter ceci au sujet du fameux commandement cité sur le commentaire précédent,grâce à Nestlé et au mouvement Fip Fop tous les enfants dans les années 50 étaient au courant de l'histoire de 39-45 images des camps à l'appui grâce aux films Pathé ce qui devait rester dans l'ombre nous était montré afin peut-être de vérifier par nous-mêmes et par les images le vrai but du commandement :Tu aimeras ton prochain comme toi -même!

Écrit par : lovsmeralda | 21/05/2011

Porter les religions au pinacle et la religion chrétienne en particulier fut une grande erreur.
Louer une religion plutôt qu'une autre fut un système castrateur.
Enseigner une seule religion par des professeurs convaincus de la Vérité fut un traumatisme pour des milliers d'élèves.
Non à ce bourrage de crâne éculé, à cette propagande qui a plongé l'enfant dans l'ignorance.
Oui à l'histoire de toutes les religions d'aujourd'hui et de hier pour mieux saisir la portée de ce sytème sur l'individu.
Oui aux différents courants de pensée, humanisme, laïcité...pour une ouverture d'esprit et pour l'intelligence.
Oui aux différentes philosophies, bouddhisme, taoïsme, une spiritualité du monde asiatique à découvrir.

Écrit par : Noëlle Ribordy | 21/05/2011

ni dieu, ni maître voilà ce que l'on se doit d'enseigner à nos mômes !

Écrit par : Perrissaguet | 21/05/2011

Voilà un texte à commenter dans le cadre de ses cours :

Exode :
« 32.26 Moïse se plaça à la porte du camp, et dit : À moi ceux qui sont pour l’éternel ! Et tous les enfants de Lévi s’assemblèrent auprès de lui. »
« 32.27 Il leur dit : Ainsi parle l’éternel, le dieu d’Israël : Que chacun de vous mette son épée au côté ; traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre, et que chacun tue son frère, son parent. »
« 32.28 Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse ; et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée. »

On pourrait remplacer "l'éternel" par allah, le pétrole, le capitalisme...

Est-ce que ce sont les valeurs que nous voulons voir se développer?

Écrit par : Johann | 21/05/2011

Les religions sont à l'origine de l'intolérance, du fait de leur prétention à détenir chacune LA Vérité. Que ce soit au niveau historique, collectif ou individuel, elles ont fait la preuve, à des degrés divers, de leur nocivité, mais cela n'empêche pas le respect des personnes et la tolérance pour les idées sincères et humanistes.

Un minimum de culture religieuse, notamment artistique, fait partie de la culture générale. C'est pourquoi, n'en déplaise aux néo-cléricaux, je pense qu'il faudrait en effet confier à des philosophes la tâche de fournir aux adolescents une information minimale, progressive et non prosélyte à la fois sur le fait religieux et sur le fait laïque. Il apparaîtrait alors rapidement que ce qui est commun à toutes les religions, c'est l'imposition affective de la foi dès le plus jeune âge et l'incitation à se soumettre à un dieu et à un livre « sacré », tandis que la laïcité philosophique, qui n'est pas antireligieuse même si elle se passe de toute transcendance, incite à l'autonomie, à la responsabilité individuelle et développe l'esprit critique à tous égards.

La « liberté de conscience et de religion », inscrite dans la Constitution de la plupart des pays démocratiques, me paraît plus symbolique qu'effective, car son émergence n'est pas favorisée actuellement. Il importe donc, à mes yeux, que l'école compense l'influence familiale, certes légitime mais unilatérale, voire communautariste, afin de permettre aux jeunes de choisir, en connaissance de cause, de croire ou de ne pas croire.

Les neurosciences pourraient, par leurs implications philosophiques, contribuer à se forger une opinion en ce sens.
En effet, des observations psychologiques confirment l'origine exclusivement éducative et culturelle de la croyance religieuse, et celles de neurophysiologistes tendent à expliquer, par IRM fonctionnelle, sa fréquente persistance dans le cerveau émotionnel, ce qui affecte le cerveau rationnel, indépendamment de l'intelligence et de l'intellect, ce qui provoque parfois une l'imperméabilité de certains croyants, notamment créationnistes, à tout argument rationnel et scientifique.
Puisse un débat s'ouvrir un jour à ce sujet !

Michel THYS, à Waterloo http:0z.fr/duySW

Écrit par : Michel THYS | 22/05/2011

Merci de m'avoir fait connaître l'existence de cette vidéo.
De nos jours, sauf lors d'un cours d'histoire ou de philosophie, la religion n'a plus rien à faire à l'école (ce n'est pas sa fonction !).
L'approche, non plus confessionnelle mais intellectuelle, des religions doit se limiter à un strict MINIMUM, plutôt que de noyer les adolescents dans un flot de textes d'inspiration religieuse qui risquent de les influencer inconsciemment (ce qui, a priori et jusqu'à preuve du contraire, pourrait bien être l'intention cachée des promoteurs du projet, du moins s'ils sont croyants et donc évangélisateurs ...

Je crains donc que la réforme en question à Genève ne soit une réaction insidieuse de la religion majoritaire, destinée à tenter de remédier à la chute libre de la religiosité (comme d'ailleurs dans la plupart des pays intellectualisés). Un peu comme au Québec, où le cours d'Ethique et Culture religieuse fait découvrir une demi-douzaine de religions, mais avec tant de détails que, par comparaison, la religion catholique majoritaire s'en trouve hypocritement privilégiée, d'autant plus que même la mention de l'athéisme en a été expurgée ! Un comble de malhonnêteté intellectuelle ... !

Écrit par : Michel THYS | 22/05/2011

Bonsoir,

Je vois néanmoins un avantage à cette suggestion: de mettre les religions sur pied d'égalité pour des élèves qui, pour certains, ne connaissent que la leur et de ce fait pensent (la famille aidant) que LEUR religion est unique.
Je pense que cela peut les aider à réfléchir dans un autre contexte que la religion pratiquée dans la famille.

Écrit par : lucide | 23/05/2011

@lucide,ne leur compliquez pas trop la vie à ces gosses pour beaucoup étant de parents divorcés ou séparés donc peu de repères vous y ajoutez la religion et ils seront perdus si on veut leur enseigner les religions le faire dès la dernière année scolaire et que ce soit leur choix personnel,les dérapages dans ce domaine sont vite arrivés et c'est la porte ouverte aussi aux sectes
@Perrisaguet,je partage votre avis mais en y mettant un bémol tout de même car nous vivons dans un monde ou tellement d'enfants vivent des houles familiales pareilles à un tsunami,malgré tout ce n'est surtout pas à l'église de remplacer le parent en mélangeant la religion et l'éducation,on y est passé,merci infiniment expérience à oublier au plus vite!

Écrit par : caramel | 01/06/2011

Concernant les 3 religions monothéistes je vois. Mais 2 autres ? il faudrait m'éclairer. Le boudisme, philosophie à la base est un art de vivre. Et c'est la raison pour laquelle elle est adoptée. On a pas à se soummettre.

Cela dit le chritianisme, le judaïsme et l'Islam sont les religions qui ont posé les bases de toutes les sociétés aujourd'hui. Le fait de ne pas tuer ou mentir n'est pas sorti de nulle part.

Enfin, je trouve bien d'agrandir la culture général de nos ado sevré de technologie. La religion ayant été un pretexte par le passé pour obtenir plus de territoire ou plus ressources. Aujourd'hui la même stratégie est utilisé mais pour défendre la démocratie-liberaliste.

Ceci me rappelle le livre de Giraudoux "La guerre de Troie n'aura pas lieue". Dans un passage Ulysse explique à Hector que les grecques sont intéressés par Troie et qu'Hélène est une occasion qu'il fallait saisir. Que se soit la religion, ou quelconque idéologie, il y aura toujours assez de crédule pour croire que faire la guerre pour la paix est la solution.

Écrit par : plumenoire | 01/06/2011

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