28/11/2011

Moses, philosophe des Lumières

Je reviens de Berlin où avec mon frère nous avons effectué un voyage dans le passé.

Après mon récent billet, je vous livre le sien, paru dans le « Migros Magazine » de ce jour.

 voie Grunewald.jpgSur le quai

Jean- François Duval

 

Ce matin, je me trouvais sur le quai de la gare de Grunewald, à douze kilomètres du centre de Berlin, d’où 50 000 juifs (la capitale en comptait 75 000) furent déportés vers les camps, dès 1941. Les chemins de fer allemands ont longtemps rechigné à admettre leur participation à la solution finale; ce n’est qu’en 1998 qu’un quai constitué de plaques de fonte y fait office de mémorial, avec date et nombre de juifs par convoi imprimés sur chaque plaque.

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Cette gare est à deux pas de la demeure de la famille Mendelssohn, dont ma mère m’avait souvent parlé, car elle y passait les Noëls de son enfance, entre 1920 et 1930. Chaque année, un immense sapin dressé dans le haut vestibule éblouissait ses yeux de fillette débarquée d’Amsterdam.

 

Je suis venu sans but précis, sinon pour remonter un peu dans le temps. Le vestibule est d’ailleurs flanqué d’un majestueux escalier de bois, que ma mère adorait escalader. Je sais qu’à cet endroit flotte dans l’air quelque chose d’une histoire qui a débuté deux siècles et demi plus tôt. Sur cet escalier, montant et redescendant l’histoire degré par degré, je revois tout à coup le grand aïeul de la famille Mendelssohn.

Moses Mendel.jpg

 

Son prénom était Moses, il naquit en 1729 à Dessau et accéda à une notoriété aussi grande que, plus tard, son petit-fils le compositeur Felix Mendelssohn. Je le vois, Moses, entrer à 14 ans à Berlin par la porte réservée aux cochons – la seule permise aux juifs. Petit, laid, bossu, autodidacte, mais d’une intelligence lumineuse – je le sais aussi – il va devenir en quelques années LE philosophe des Lumières en Allemagne, l’égal de Diderot ou Rousseau en France. Surnommé «le Socrate de Berlin», il remporte à 34 ans le premier prix de philosophie de l’Académie de Berlin, devant Emmanuel Kant. Ses deux livres majeurs, Phédon (1767) et Jérusalem (1783) auront un grand retentissement dans toute l’Europe. Dans l’Allemagne et la France des Lumières, Mendelssohn sera à l’origine de l’émancipation et de l’intégration des juifs dans la société, le grand inspirateur d’un judaïsme ouvert sur la modernité. Mirabeau avait son oeuvre en tête, lorsqu’il rédigea avec quelques autres la Déclaration des droits de l’homme en 1789.

 

Aujourd’hui, quand d’invraisemblables guerres de religion refont surface et que se reposent des questions liées à la séparation du religieux et de l’Etat, on ne perdrait rien à rouvrir le Jérusalem de Mendelssohn (réédité en 2007 dans la collection Tel/Gallimard). Non plus qu’à relire cette pièce de son ami Lessing, qui s’inspira de lui pour composer la figure de Nathan le Sage dans la pièce éponyme, qui réconcilie judaïsme, christianisme et islam. Deux siècles plus tard, le nazisme avait réduit à néant tout cet effort vers plus d’humanité, d’égalité, de Raison. Après la lumière, l’obscurantisme. Je suis sur le quai de la gare de Grunewald. Je pense à ce que peut un individu, tel Mendelssohn, mais aussi à ce que peut un petit groupe d’individus résolus. N’est-ce pas de ce même quai que devaient être déportés, dès février 1943, les derniers juifs présents à Berlin, notamment les époux des femmes allemandes de souche aryenne, jusque-là épargnés?

 

C’est l’un des épisodes les plus étonnants de la période nazie. Lorsqu’elles apprennent l’arrestation par la Gestapo et la déportation prochaine de leurs hommes et de leurs enfants, 200 épouses aryennes manifestent devant la prison de Rosenstrasse. Le lendemain, elles sont 400. Altercations, tirs de mitraillette, ces femmes ne se laissent pas impressionner, rien n’arrête leur détermination. Et l’incroyable se produit: les autorités nazies cèdent le 5 mars 1943, par peur que la contestation ne s’étende à d’autres villes. Quelque 1700 détenus et enfants sont libérés, et 25 juifs ramenés d’Auschwitz. Un homme que je connaissais définissait le pouvoir comme «la capacité d’un individu à modifier la structure et le système». Ne devrions-nous pas nous souvenir plus souvent de ce pouvoir qui nous est, en germe, à chacun imparti?

 

 

 

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Commentaires

Papier nuancé, sensible, fin et cultivé. Ah ! quand les journalistes sont aussi écrivains, ça change tout... peut-être pas "la structure et le système", mais quand même !

Écrit par : Jean Romain | 28/11/2011

je rejoins totalement la dernière phrase de ce très beau texte,et ne tombons pas dans l'obscurantisme si cher à nos églises en ces fêtes de fin d'années,c'est un mal récurent revenant comme les graines de pissenlits ,comme si on voulait culpabiliser les citoyens de vouloir festoyer en oubliant quelque peu la misère de ce monde qui je me permets de le souligner date d^avant l'arrivée des chaines satellites
Mais en voyant le nombre grandissant de vidéos amateurs sur Internet montrant des faits sordides et faisant courir les foules,gageons que trouver la lumière pour ces assoifés d'horreurs n'est pas pour demain,à croire qu'il leur faut vivre jour après jour en jouissant du malheur des autres qui on le sait peuvent le surprendre et les laisser KO! il n'y à qu^à voir les gens après une tempète ou cataclyme,complètement disjonctés.C'est qu'à trop jouir du malheur d'autrui on en oublie sa propre sécurité!
Il est heureux de constater que même en temps de guerre le général Guisan savait s'approcher pour vivre lui et son épouse cette fête en compagnie de la troupe.Même en ces temps difficiles ils savaient tous jouir du moment présent sans pleurnicher et il faut les imiter car pleurer sur le sort des autres relève du fantasme des millénaristes

Écrit par : lovsmeralda | 28/11/2011

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