11/09/2012

Formation des professeurs

 

 

Selon Jean Romain, le métier d'enseignant s'est sérieusement délité...pourquoi:

 

Soyons clairs : l’art d’enseigner n’est pas une science exacte mais un art justement, c’est-à-dire une technique qui dépend de plusieurs facteurs. L’amour de la discipline qu’on enseigne est le premier de ces facteurs, en ce sens que c’est lui qui commande le processus de transmission du savoir. Le professeur veut transmettre ce qu’il aime, il y trouve un plaisir, il existe donc un érotisme dans cette curieuse escrime. La personnalité du professeur, son attention, son enthousiasme, son autorité naturelle, les documents sur lesquels il s’appuie, un sens du contact, de l’humour, etc. sont des facteurs qui viennent se mettre au service de la transmission du savoir. Une alchimie complexe fait que ça marche.

 

Mais dans cette vision c’est la connaissance à transmettre qui est au centre de l’entreprise scolaire : ce n’est ni l’élève ni le professeur. Or depuis bien des décennies, ceci a été remis en question brutalement. Pour faire simple, voici les quatre axes qui ont ruiné le métier du professeur.

 

1. L’autorité

Les années soixante ont délégitimé toute autorité. Elles ont sciemment confondu autorité et autoritarisme, et n’ont jamais admis qu’il existait diverses sortes d’autorité. En soi, l’autorité était néfaste (autorité de l’école et autorité à l’école). Le savoir est l’apanage de la bourgeoisie, c’est un instrument de pouvoir fait pour reproduire les élites. On comprend assez vite dès lors la difficulté pour le professeur de transmettre une connaissance et ensuite d’en vouloir vérifier l’acquisition. Donc on va faire découvrir à l’élève ce qui lui faut, on va supprimer les « exercices » et les remplacer par des « activités », et on abolit les notes qui évaluent clairement les acquis.

 

2. Le relativisme culturel

Il n’existe pas de hiérarchies dans la culture humaine. Tout se vaut en matière de valeurs culturelles. Un poème de Hugo ou de Baudelaire est, à part qu’on y constate une meilleure maîtrise de la syntaxe, équivalent à un poème fait en classe. L’amour selon la vision de Racine est une vision parmi d’autres, toutes d’ailleurs aussi importantes, y compris celle des élèves ou du professeur lui-même. L’écrivain ne donne qu’un avis, le sien, parmi d’autres équivalents. Ainsi rabaissé à un simple individu au milieu des autres, à son propos on ne parle que de « textes » et jamais d’ « œuvre », ce qui risquerait de susciter une admiration. Admirer serait admettre son infériorité ! Ce relativisme conduit aussi à refuser de hiérarchiser les disciplines enseignées, toutes égales en dignité et en pouvoir libérateur. Mais ce prétendu combat pour l’ouverture n’est que le lieu commun des esprits courts.

 

3. L’interdit

En fait interdire, c’est brimer la liberté naturelle. L’individu qu’est l’élève, il n’a pas à l’être, il est déjà tout fait ou presque. Toute correction langagière, par exemple, est de nature à brimer la liberté d’expression. On dit : sa « créativité ». Les élèves sont des aventuriers du savoir et il faut les guider, certes, mais jamais les diriger ni les frustrer. Ils ont droit à tout, tout de suite (jouir sans entraves). Ce que l’enfant veut, il doit l’avoir sans délai. Ainsi, scotchés dans un éternel présent, incapables de se projeter vers le futur, les élèves-rois sont amputés de cette dimension projective.

 

4. Le droit aux études

Ce droit aux études est devenu un droit aux résultats. Quoi que fasse l’élève, ses erreurs, ses échecs ne ressortissent jamais à sa liberté personnelle mais à l’institution qui ne le comprend pas assez bien. Et s’il rate une année, c’est de la faute de l’école qui n’a pas réussi à suffisamment le motiver. Les profs deviennent dans cette vision des motivateurs, des animateurs (tout sauf des transmetteurs de savoir) parce qu’un élève qui s’ennuie en classe, c’est la faute des programmes (toujours surchargés), des profs (toujours trop exigeants), ou des horaires (toujours éprouvants).

 

A cause de l’échec de cette vision, l’école sombre dans l’insignifiance. Tous les jours un peu plus. Alors l’idée que les profs ne sont pas assez bien formés surgit à périodes régulières sur l’air de « plus les profs seront des pédagogues rompus aux théories dont la principale est le socio-constructivisme, plus les élèves réussiront. » A Genève, le fiasco de l’IUFE est patent : quatre années pour organiser le vide ! Alors, devant l’ampleur du désastre scolaire, on ajoute des directeurs, des doyens, des secrétaires, des intermédiaires hiérarchiques, des maîtres-adjoints : toutes les prothèses usuelles et dispendieuses qui ne font que sceller le terrifiant échec de l’école.

 

Quant aux maîtres, le plus souvent victimes du système, il convient de les former à leur discipline d’abord, et pour ce qui est de leur formation pédagogique, il faut l’alléger en mettant l’accent essentiellement sur la pratique : apprendre à tenir la classe, à élaborer l’application du programme, à utiliser les manuels scolaires, etc. L’enseignement est un art, un savoir-faire.

 

Tout le reste est du remplissage qui s’inscrit dans l’air du temps : on psalmodie au sein de l’église pédagogiste et de ses gourous qu’il faut augmenter la qualité… mais le résultat est l’exact contraire. On veut nous faire croire que le monde s’est compliqué. En réalité, il s’est simplifié et, pour ne pas avoir à l’admettre, on brasse du vent.

 

 

 

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Commentaires

"Monsieur Duval, je vous remercie vivement d'avoir rédigé ce billet instructif qui est clair dans ses propos et qui soulève des points essentiels pour l'évolution du métier d'enseignants en Suîsse. De mon point de vue, votre analyse est juste et constructive."

Écrit par : Charlotte Gardioli | 12/09/2012

"Vive l'IUFE et ses incessantes déblatérations d'inepties."

Écrit par : Monbaron | 12/09/2012

""On veut nous faire croire que le monde s’est compliqué. En réalité, il s’est simplifié..." Pourriez-vous à l'occasion élaborer ce que vous voulez dire par là, s.v.p.?"

Écrit par : Brenner | 12/09/2012

test publication commentaires

Écrit par : Duval | 12/09/2012

@Brenner
Je vais prendre ici 3 points (il y en a bien plus mais je n’ai pas le temps de développer plus avant)

1. Progressisme et libéralisme sont liés au cœur de la modernité. En effet, depuis la chute du Mur de Berlin et de l’effondrement de tout idéologie alternative au libéralisme, ce libéralisme a délégué au marché la tâche de la main invisible pour guider les choses vers un avenir meilleur, et de ce fait a soustrait à la politique, à la religion, à la morale ou à la philosophie le rôle de trouver une solution aux grandes difficultés que rencontre l’humanité. Dans la vision actuelle, c’est le développement de l’économie qui est devenu la clé de l’énigme de l’histoire, et donc le principe central de l’évolution des sociétés. La simplicité confine au simplisme d’une pensée plutôt droitisante.


2. Ce que j’ai appelé dans un essai : la dérive émotionnelle, est un accélérateur de simplification. C’est l’émotion qui est devenue, au détriment de la réflexion, le critère de ce qui doit être suivi. Même l’éthique est devenue une éthique émotionnelle et la chute de la pensée politique d’envergure a laissé la place libre à l’éthique émotionnelle.

3. La pensée unique, plutôt gauchisante. Si quelqu’un, sur les ondes d’une radio ou d’une télévision, prononçait cette phrase : « Chez nous la xénophobie est un danger constant », tout le monde, y compris son interlocuteur dodelinerait d’approbation, et il ne serait ni interrompu, ni mis en demeure de s’expliquer, ni même poussé à étayer ce propos qui va de soi. Il vient d’énoncer un de ces jugements types qui ont acquis le statut de vérités moralement bonnes. En revanche s’il disait que « Chez nous la xénophobie est un problème largement exagéré », voilà que le sourcil du journaliste se lèverait de soupçon : pour qui roulez-vous ? N’êtes-vous pas de mèche avec les xénophobes ? Quelle mauvaise intention se cache sous vos paroles ? Expliquez-vous plus clairement !
Notre modernité tardive fonctionne sur des préjugés comme jamais l’histoire n’en a connu parce que jamais l’histoire n’a pareillement corseté les opinions dans le fer des mass médias. Notre époque est prisonnière d’un réseau serré de jugements prêts à penser qui empêchent tout simplement de réfléchir et d’argumenter. Et, qui plus est, cette époque s’est immunisée contre toute critique du seul fait que l’allégeance aux préjugés communs prend l’allure d’une libération. La modernité tardive a développé une haine du passé parce qu’elle a décrété que le passé reposait sur des vérités transmises culturellement et jamais suffisamment passées au crible de la critique individuelle. Donc la modernité se définissant par son opposition aux préjugés passés, il ne saurait exister de préjugés présents dans son propre cas ! C’est cette cécité qui l’a rendue détestable. Il ne s’agit plus de discuter tel ou tel jugement, de lui opposer des arguments, de faire débat, mais plutôt d’évaluer si celui qui les prononce est animé d’intentions bonnes ou mauvaises. C’est aux intentions supposées qu’on juge les paroles et les actes. Mais notre époque a divisé les intentions en deux clans : d’un côté les bonnes, entendez celles qui épousent les a priori de la modernité, on peut penser ce qu’on veut mais à condition d’être « moderne » c’est-à-dire comme il faut ; de l’autre les mauvaises, celles qui se réfèrent à autre chose qu’à l’immédiateté du monde comme il va. Un auteur passé est dépassé du seul fait qu’il est ancien à moins qu’on reconnaisse à son œuvre son « étonnante modernité » ! Et ce sont, bien sûr, les gardiens de la parole convenable qui accordent aux anciennes le statut d’œuvres modernes ou bien définitivement éloignées de nous, c’est-à-dire sans qualité. L’époque n’est plus tenue de réfuter les opinions qui heurtent les siennes, elle les disqualifie, et pour ce faire elle possède une palette d’adjectifs tout à fait performants : réac, vieux-jeu, facho, conservateur, rétrograde, dépassé, nostalgique, pas « citoyen », etc. Le sens de l’histoire est fixé ; s’y soustraire ou simplement prendre ses distances c’est s’exposer aux pires soupçons.

Il existe d’autres points qui viennent s’ajouter à ceux-là. Le seul univers cependant où notre monde s'est complexifié est celui de la technologie.

Écrit par : Jean Romain | 12/09/2012

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