13/02/2013

Pénurie de profs

Regard de Jean Romain sur l'école

 

 

 

Certains cantons peinent ou peineront de plus en plus à recruter leurs futurs enseignants. Les raisons de ce désamour sont multiples, et il serait erroné de l'attribuer à l'incertitude qui pèse sur l'avenir des caisses de pension. Les caisses de pension sont sans doute un déclencheur, mais le mal vient de plus loin, et depuis bien des années les profs de math, de physique et d'allemand sont devenus une denrée rare. La contagion s'étend à d'autres disciplines touchées par la pénurie.

C'est que le métier de professeur a changé du tout au tout en vingt ans.

- D'abord, il ne s'agit plus de transmettre un savoir, ni de se faire le passeur de l'héritage culturel mais d'animer les classes. Aux exercices répétitifs, on a préféré les activités ; au travail, le jeu ; à la règle, l'option. Le mode « cool » est branché en permanence sur l'école, qui est devenue une sorte de gardiennage dans lequel le prof est réduit à tenter de maintenir un ordre sans cesse vacillant. Peu soutenue par sa hiérarchie, son autorité est partout contestée : par ses élèves (ce qui est de bonne guerre), mais par les parents qui entendent participer à la co-gestion des cours, reformuler les barèmes, s'exprimer sur le contenu et la méthode ; par les directions enfin qui ne défendent plus leurs maîtres et les laissent seuls exposés à la critique externe.

- Ensuite, l'enseignement est un art, et ceux qui sont incapables de l'exercer en ont fait une science. Un des facteurs centraux de la péjoration du métier provient directement des HEP et de l'IUFE, carcans idéologiques et passablement indigents, qui se prétendent les garants des « sciences de l'éducation ».

- De plus, la difficulté éducative que rencontrent bien des parents, le laxisme ambiant, le désarroi, l'interrogation permanente sur les valeurs à promouvoir, les a poussés à demander à l'école de faire ce qu'elle n'a pas vocation de faire au premier chef : éduquer. L'école doit instruire, l'éducation est d'abord l'affaire des familles. Ce glissement progressif de l'instruction vers l'éducation a transformé le professeur en éducateur, ce qu'il n'est pas, et ce qu'il ne veut pas être. Et le stress est démultiplié.

- En outre, la dévalorisation sociale des professeurs (des fonctionnaires planqués qui ont trop de vacances) a fait de ce métier un métier trop exposé à toutes les critiques. Le professeur, ordinaire serviteur de l'état républicain, est devenu celui qui doit mettre de bonnes notes parce que le droit aux études est devenu, dans l'esprit de tous, un droit aux résultats. Et la pression sur lui est énorme, pression parentale mais aussi pression hiérarchique.

- A cela s'ajoute l'inflation bureaucratique qui a transformé le métier. L'Etat a tellement peur des recours, des plaintes, des réactions diverses, qu'il se blinde ; et les profs doivent sans cesse remplir des formulaires, justifier par écrit leurs moindres démarches, écrire des lettres, faire des statistiques, qui s'ajoutent à la réunionnite, aux animations diverses, aux sorties infinies, aux préparations festives, pour rendre l'école ludique.

- Enfin, l'école est l'objet de toutes les réformes, en rafales. Les nouveautés à peine intégrées sont rendues obsolètes par de nouvelles réformes absurdes, et cette danse incessante contribue à l'instabilité du métier.

Dans ce contexte, l'allemand, les mathématiques et la physique sont les premières touchées par la pénurie parce que ces disciplines sont cumulatives : il faut connaître ce qui est antérieur pour pouvoir comprendre ce qui suit. Le livre 1 de la physique doit être assimilé pour pouvoir passer au livre 2. Ce n'est pas le cas en français ni en histoire par exemple : on peut connaître la Révolution française en ignorant tout des lacustres. Ainsi les disciplines cumulatives sont plus vulnérables que les autres parce que les lacunes y sont plus dommageables. Les professeurs qui les enseignent sont en butte à un découragement tel parfois qu'ils renoncent à leur métier parce que la pression sur eux est la plus forte. En effet, c'est là que la sélection s'opère le plus visiblement. Les enseigner relève du sacerdoce.

Avec l'autorité à l'école en déliquescence, c'est l'autorité de l'école qui s'efface. Nous sommes sans doute à un tournant important de notre école publique. Les autorités exécutives responsables (CIIP et CDIP) feraient bien de se réveiller, de quitter leur système de déni de réalité, parce que le train est déjà à quai.


Texte paru dans "Le Temps" de ce jour

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Commentaires

En 1970, Ivan Illich, directeur de l'université catholique de Porto Rico, promouvait déjà une société déscolarisée, notamment sur le constat d'échec de la séléction par les diplômes.
Décédé en 2002, il n'a connu que les débuts d'Internet et n'a pas eu le loisir de découvrir la révolution promise par les réseaux sociaux.
Demain, l'école telle que nous l'avons connue ne sera plus qu'un vestige. Les associations telles que celle de Jean Romain, qui portent abusivement le nom de "refaire l'école" n'y changeront rien.

Écrit par : Pierre JENNI | 13/02/2013

c'est un triste constat et Harmos n'aura sans doute fait qu'accentuer ce mal être sans peut-être nier aussi le fait que bien des enfants, en tous cas en France ne sont plus scolarisés préférant être enseignés par leurs parents parfois anciens profs tout en restant chez eux
Mais trop de science tue aussi.Une phrase entendue il y a fort longtemps ne disait-elle pas ,ne donnez jamais trop de pouvoir aux scientifiques ,leur argent dépensé ,c'est le social qui prendra un coup dans l'aile! encore une fois les anciens avaient vu juste semble-t'il!

Écrit par : lovsmeralda | 13/02/2013

Malheureusement, Jean Romain a raison sur toute la ligne. Il oublie simplement de rappeler que Genève copie la France en tout, particulièrement dans les domaines ou la politique ou les pratiques françaises ont démontré leurs échecs. Heureusement que le droit fédéral nous empêche d'adopter les 378 pages du Code de l'Emploi français, sinon on serait aussi à 10% dechomâge à Genève. Quant au 75% d'impôts sur les plus riches, on y est déjà (sauf pour les forfaits). L'école publique française nous a montré le chemin de l'échec scolaire. Nous les Genevois nous sommes - comme de bien entendu - empressés de le prendre.

Écrit par : Elka Gouzer | 13/02/2013

Le regard de Jean Romain est intéressant. A-t-il raison? Je ne sais pas.

Le travail de professeur a changé. C'est certain. Le professeur respecté par ses élèves, les parents, soutenu par sa direction et appliquant une autorité quasi paternelle sur sa classe n'existe plus. Les profs respectés sont ceux qui savent se faire apprécier sur le moment et savent faire preuve d'autorité avec doigté. Impossible de demander à des jeunes de se concentrer et de se taire pour écouter un cours, alors qu'ils sont habitués à zapper et jongler entre la tv, divers sites web et des discussions instantanées... leur demander de "déconnecter" est déjà un effort à fournir pour eux.

La relation client/fournisseur s'est peu à peu installée partout. Il n'est plus rare de voir des médecins se faire attaquer juridiquement, tout comme des profs qui ne donnent pas la bonne note à tel élève ou fait lire un livre qui ne plait pas à certains parents. La fonction publique et plus particulièrement les directions d'établissements scolaire ne sont pas armées pour contrer cela. Elles tentent de se barricader, limiter la liberté des profs et finalement abdiquer dans beaucoup de cas. La personne savante issue de l'Université n'est plus respectée. Seul la capacité à faire de l'argent se respecte... cela en dit long sur les valeurs actuelles.

Les parents sont perdus. Les deux travaillent souvent pour pouvoir payer les factures. Elever un enfants sans lui accorder de temps et dans un environnement où tout est remis en question (valeurs morales, technologies, types de consommations, modes,...) relève de l'exploit.

La dévalorisation sociale des profs est, en partie, liée aux discours de droite. A savoir que les fonctionnaires sont des parasites... des profiteurs des deniers publiques. C'est également le cas des gendarmes.

Les réformes et autres remises en questions sont certes le fruits de certains "penseurs gauchistes", mais cela arrange beaucoup les partisans de l'école privée. Et ils sont puissants... d'ailleurs souvent du même parti que Jean Romain.

Au sujet des professeurs d'allemand... il a toujours été difficile d'en trouver. Les maths et la physique offrent des opportunités dans de nombreux domaines qui sont plus intéressant financièrement et offrent des opportunités de carrières plus prestigieuses que l'éducation.

Écrit par : Riro | 14/02/2013

@Riro,
Dans un tel cas de figure, il ne s'agit pas d'avoir raison ou pas. J. Romain décrit la situation, de son point de vue.
Pourtant, en vous lisant, je m'attendais à trouver des contre-arguments, mais votre commentaire renforce le texte de J.Romain.
Une fois que l'on a fait l'état des lieux, décrit les tenants et les aboutissants, il reste à trouver des solutions.
Et c'est le plus difficile.
L'école cristallise la plupart des contradictions de la société et le plus paradoxal dans le discours ambiant, est la tendance à vouloir se décharger sur l'école de tout ce qui est inconfortable. Décréter que les dysfonctionnements de certains jeunes seraient dus au dysfonctionnement de l'école ou des enseignants.
Pour faire court : l'école doit être exigeante, mais pas avec mon enfant.
L'école doit produire des résultats, mais avec le moins d'argent possible et en
étant critiquée de toute part, donc pas soutenue dans ses efforts.
Il faut faire avec, en tant qu'enseignant. Ou alors, arrêter.

Un jour, en Finlande, j'ai entendu de la bouche d'un jeune drogué qui faisait la manche à la gare d'Helsinki, une rengaine que je connaissais d'ici. A la question de ma vieille mère, qui lui demandait : Pourquoi n'es-tu pas au travail ?, il a répondu : L'école n'était pas assez bonne, je n'ai pas pu obtenir de métier.
Certes, c'est un cas isolé, mais je me suis dit : L'école a bon dos, ici comme ailleurs.
Et les jeunes étudiants sont bien placés pour le savoir, leurs souvenirs sont très frais. Au vu du parcours du combattant que représente la formation, il est
plus qu'évident que le métier n'est pas très attractif.

Écrit par : Calendula | 14/02/2013

L’école fait corps avec les idées de son temps !
Partout l’autorité est contestée. Même les médecins doivent « sans cesse remplir des formulaires, justifier par écrit leurs moindres démarches… »
Nous vivons dans une époque “moderne” où l’obsession du risque zéro et l’idéologie de la transparence paralysent les individus et où tout le monde se méfie de tout le monde.
Toutefois, prétendre qu’à l’école. « il ne s'agit plus de transmettre un savoir […] mais d'animer les classes », de préférer le jeu au travail… c’est exagéré !
En tout cas, ce n’est pas ce que je constate dans les écoles d’aujourd’hui à Genève, où, dès les petites classes, l’élève est de plus en plus placé devant des exercices (papier/crayon) très répétitifs, et qui ne me semblent pas un progrès pédagogique. D’autant plus que travail et jeu, chez les jeunes enfants, se confondent. Cela, on le savait dès l’Antiquité et on ne cessait de répéter au XIXe siècle, aux instituteurs : « Il faut enseigner le moins possible et faire découvrir le plus possible ».
Pour le reste, je vous approuve, le système de “management” mis en place ces dernières années a beaucoup nui à l’institution scolaire. Et, si les directions ne défendent plus les maîtres, c’est parce que ces hauts cadres ne connaissent souvent plus le métier d’enseignant qu’ils n’ont jamais pratiqué.

Écrit par : Michèle Roullet | 14/02/2013

Bravo Jean-Romain ! Je me retrouve totalement dans votre texte. Je suis enseignant à l'école primaire, à Genève.
Les élèves, je ne m'en plains pas, par contre, certains parents se mêlent de tout, en particulier des choix pédagogiques, et ce n'est pas prêt de s'arrêter avec les CoEt et tout ce bazar chronophage... Je vous le dis, on a ouvert la boîte de Pandore et maintenant, on rigole !
Je suis à 20 ans de la retraite (enfin, je vais sûrement devoir travailler jusqu'à 70 ans, vu comme ça se profile), 20 ans d'enseignement... et j'en ai marre de rendre des comptes aux parents, en tout cas, plus que je ne devrais.

Écrit par : Serge K. | 18/02/2013

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