27/09/2013

Apprendre ensemble

classe.gif

Texte paru aujourd'hui dans "Le Temps", sous la plume de Jean Romain.

 

 

Les prodigieuses avancées technologiques actuelles imposent parfois de réaffirmer quelques principes et quelques valeurs. En effet, à l’heure où on parle d’enseignement à distance via Internet, à l’heure des tablettes numériques qui permettent d’ajuster aux élèves le cercle de leurs lacunes à combler, au moment où des logiciels performants sont capables de s’adapter au rythme et à la capacité d’apprentissage de chacun, il est une chose que cette technologie ne pourra pas remplacer : la classe offre un aspect fondamental, qu’elle seule peut apporter, l’opportunité d’apprendre ensemble.

 

1. La classe forme peu à peu le groupe et ses solidarités. Il importe souvent d’affronter ensemble les difficultés car le groupe, même restreint, permet de mettre à la juste distance l’ampleur de leur impact. Ne pas comprendre ensemble atténue le choc de découvrir ses propres limites. L’aide d’un camarade, qui trouve les mots justes pour réexpliquer une démonstration, est essentielle.

 

2. La classe forge sur l’enclume des expériences communes l’idée qu’ensemble on est plus fort. En effet, il existe un climat de la classe. Les meilleurs profs savent comment faire en sorte que ce climat soit porteur et non pas destructeur ; bien sûr, ce n’est pas toujours possible mais cette ambiance de classe se construit et si elle est édifiée adroitement, si elle est enveloppante, elle aspire dans son sillage les découragements passagers.

 

3. La classe, comme tout groupe constitué, socialise. Si le rôle de l’école n’est pas d’abord d’éduquer mais bien d’instruire, apprendre ensemble établit les liens fondamentaux de toute société, même aussi fictive que la société scolaire. Bien instruire, transmettre l’héritage dans un climat favorable, valoriser l’autorité du savoir, c’est aussi – en somme par un effet de surplus – éduquer à vivre en groupe, à respecter les limites, à retrouver des repères. C’est ça être un homme et pas un simple numéro.

 

4. Peut-être maintenant l’apport le plus important d’apprendre ensemble parce que le plus formateur. Dans le groupe, on trouve le sens du temps long : dans une classe les parcours des individus qui la composent sont multiples. Chaque élève, individuellement est un néo Noé : le monde commence avec lui ; avant lui, le déluge. Mais avec les camarades, chacun découvre d’autres valeurs que les siennes, qui proviennent des familles, des pays ou des cultures différentes. L’univers des autres trouble souvent en ce sens qu’il ouvre des portes inconnues. Inscrire le savoir que l’école doit transmettre dans une perspective du long terme est ce qui est le plus formateur puisque chaque élève est décentré. Il n’est plus le petit dieu de la maison, le monde de la famille ne tourne plus autour de lui seul, c’est lui qui fait le tour du monde.

 ambiance-studieuse-la-tablette-est-un-outil-de-travail_896398_490x290.jpg

Tous ceux qui s’offusquent au motif que l’école transmettrait un savoir trop encyclopédique, tous ceux qui fustigent l’héritage humain au motif que ce n’est que la reproduction de la classe dominante, tous ceux qui privilégient la manière d’enseigner à la matière enseignée (les pédagogistes), et ceux aujourd’hui qui veulent pourvoir chaque élève d’une tablette numérique parce qu’il faut bien être moderne, contribuent à transformer le savoir en simple produit. Cette métamorphose vers la marchandisation de l’école s’appuie sur des processus lents de rationalisation et de standardisation pédagogique – commencés dès la phase de bureaucratisation de l’éducation au XXe siècle et dont aujourd’hui nous atteignons des sommets – qui s’avèrent indispensables à la transformation de l’éducation en produit commercial. Ce dernier doit être calibré, comparable, mesurable, relativement homogène dans sa forme. La technicisation de la pédagogie, la primauté de la méthodologie, les programmes transversaux comme le PER, l’individualisation à outrance, et des modes de comparaison internationale sont quelques-unes des pratiques qui donnent un support « objectif » au calcul de type coût/bénéfice sans lequel aucune marchandisation de l’éducation n’est possible. Avant d’être vendue à grande échelle via des tablettes et des logiciels, il faut en somme qu’elle acquière la forme d’une marchandise, et la disparition du groupe-classe est un élément essentiel de ce projet.

 

Les vrais défenseurs de l’institution scolaire la veulent au service des hommes émancipés, libres, cultivés, instruits, capables de réfléchir, d’interroger leurs racines. Prendre un livre, c’est prendre une arme contre le désarroi néo-moderne.

 

13:15 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.