01/12/2014

L’école ne serait-elle pas tout à fait morte ?

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Jean Romain répond au billet récemment publié par Monsieur Jean-Michel Bugnion, "Haro sur l'école".

 



Nous sommes sans doute à un nouveau tournant pour l’école. Je ne suis pas certain que l’analyse de Jean-Michel Bugnion soit correcte parce qu’elle fonde sa conclusion sur le fait d’une réaction conservatrice au monde anonyme que nous vivons. Le repli, le petit, la région seraient des réactions à la peur du trop grand. Donc, en ce qui concerne l’école, tout irait bien s’il ne fallait compter avec les conservateurs.

 

Depuis une trentaine d’années est apparue chez nous une nouvelle manière de concevoir l’école qu’on appelle “ la pédagogie par objectifs ”. Cette conception gestionnaire de l’école s’est immédiatement donnée comme une alternative à ce qu’on a jugé avec mépris comme l’école de “ la culture pour la culture ”.  Cette nouvelle manière de faire repose sur des méthodes efficaces qui doivent tout à une conception purement gestionnaire des choses, et à une psychologique positiviste, qu’on appelle la psychologie du comportement, le béhaviorisme.

 

La conception traditionnelle du savoir désintéressé entendait mettre l’accent sur le contenu des disciplines enseignées à l’école. Il s’agissait de former tout l’homme, y compris son esprit, sa conscience dans laquelle on ne pouvait pas pénétrer et pour laquelle aucun jugement noté n’était pertinent. Le nouvel apprentissage a été présenté comme un processus qui vise un “ objectif ” indépendant du contenu de ce qui est à apprendre. Il faut que l’élève sache parvenir à ce qu’on a prédéfini de manière objective, et les moyens (les contenus) pour y parvenir importent moins que le fait d’y être parvenu. Chacun est donc invité à être l’acteur de son propre changement. On veut former un “ nouvel ” homme nouveau.

 

Si cette façon de faire par objectifs est assez performante pour l’économie où il n’est plus question que de gestion, d’audit, de projets et de stratégie, l’est-elle appliquée à l’école ?

 

Partout, on parle de comportement de l’élève lorsqu’on veut parler de sa conduite. Le mot “ comportement ”, dans son sens technique, est un des moins innocents qui soient parce qu’il est emprunté à l’idéologie béhavioriste, pour laquelle seul compte ce qui est observable. Mis en honneur par Watson (penseur du béhavioriste) qui préconise de s’en tenir au célèbre rapport stimulus-réponse, il organise la pensée des pédagogistes et devient une sorte d’obsession à lier les objectifs pédagogiques avec des comportements observables et vérifiables. Éduquer, c’est produire des comportements, et toute allusion à la vie de l’esprit, à la liberté individuelle, à la conscience de soi est évacuée, dénoncée comme pensée subjective et donc, pour les pédagogistes, arbitraire.

 

On entend engendrer chez l’élève une réponse objective en fonction d’un stimulus, et pouvoir vérifier si cette réponse est ou non adéquate. Dans le fond, il n’y a aucune différence de nature entre apprendre le latin à Pierre et apprendre à un rat à s’orienter dans un labyrinthe. En termes d’objectifs, le rat doit s’en sortir, tout comme Pierre dans sa version : peu importe ce qui se passe dans son esprit, c’est la “ boite noire ” pour laquelle il n’existe aucune clé. Cela tient donc d’avantage à l’apprentissage (d’ailleurs on ne dit plus l’élève mais l’apprenant) qu’à l’instruction publique.

 

Tous les cantons romands ont organisé pour leurs maîtres des stages de formation à la pédagogie “ par objectifs ” où on leur répète jusqu’à la nausée qu’enseigner c’est apprendre à produire des objectifs !

 

Mais il importe de distinguer l’imposture de cette pédagogie “ par objectifs ” comportementaux (on dit savoir-faire, savoir-être, ou compétence), de ce que sont les vrais “ buts ” de l’enseignement. Seuls les contenus (les savoirs) sont porteurs d’universalité, et seuls ils permettent à un élève de devenir lui-même. Mais cette élévation n’est pas objectivement vérifiable, ni point par point évaluable.

 

En effet, comment vérifier un savoir-être ? Il faut codifier le comportement ! Le prix en est l’uniformisation des conduites, la baisse du niveau dans les matières enseignées, la mort de l’esprit critique. C’est ce à quoi conduit la pédagogie par objectifs, et le prix de cette imposture est un enseignement mis en miettes.

 

Aujourd’hui l’école commence à rectifier le tir. Le mammouth remue donc encore un peu.

 

 


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Commentaires

Parfaitement d'accord avec la dérive béhavioriste d'une pédagogie par objectifs qui ne viserait que les "comportements", déconnectés du savoir.
En revanche, cette démarche possède, à mes yeux, un immense mérite lorsqu'elle s'applique à l'utilisation des contenus dans une démarche intellectuelle, celui de rendre visibles, explicites les attentes du maître.
Prenons l'exemple de l'exercice de dissertation, en supposant la maîtrise des savoirs (connaissances littéraires, orthographe et syntaxe correctes) par l'élève. Ce que j'ai connu, voici des lustres au collège Calvin, c'était le coup du bébé nageur: le prof lançait tout bonnement ses élèves sur une dissert, corrigeait ensuite avec quelques remarques de ci, de là et apposait une note bien peu justifiée; en gros, ça lui plaisait ou non. Une approche par objectifs permet d'abord de travailler la structure du texte en expliquant les fonctions de ces différentes parties, ensuite de définir ce qu'est la construction d'un argument correct et pourquoi, enfin de clarifier les critères de correction et d'évaluation, donc d'expliciter la note attribuée et, surtout, de montrer précisément à l'élève ce qui lui fait défaut pour réussir l'exercice.
Je suis convaincu que la pédagogie par objectifs, lorsqu'elle n'évacue pas les contenus mais sert à les mettre en œuvre dans une démarche de réflexion, permet à tous les élèves de se corriger et de progresser plus efficacement.

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 01/12/2014

Jean-Michel- Qu’il y ait eu des profs qui corrigeaient superficiellement et évaluaient des dissertations en fonction de critères on ne peut plus personnels ou fantaisistes, c’est vrai. Mais cela est dû au professeur lui-même, à son incapacité. Je ne les ai jamais connues de mon temps au collège. JAMAIS ! Et ne l’ai jamais non plus pratiqué.

On ambitionne à juste titre que ces évaluations fantaisistes disparaissent. Mais toute évaluation est par nature subjective dès lors qu’elle ne se limite pas au quantitatif (compter les fautes d’orthographe, par exemple) ; elle ne doit cependant pas être arbitraire. Or, pour faire pièce à la subjectivité, en la voulant donc objective, on ne parvient pas à modifier ce qu’on souhaite. Au contraire. On ne fait qu’ajouter une mesure d’eau à la dérive « objectiviste » donc béhavioriste. Ou bien l’école revient à ce qu’elle doit faire, à savoir la tradition scolaire (et pas la scolarité traditionnelle), ou bien elle poursuivra sa dérive vers l’insignifiance.

Écrit par : Jean Romain | 01/12/2014

Sur la pédagogie par objectifs ou la pédagogie de projet, je rejoins l'analyse de Jean Romain.
Je vous mets, ci-dessous, un lien où je traite de ce sujet:

http://micheleroullet.blog.tdg.ch/archive/2014/12/01/l-ecole-bouge-pour-aller-ou-262402.html

Écrit par : Michèle Roullet | 01/12/2014

"Former tout l'homme y compris son esprit par les disciplines enseignées à l'école était en faire un être cultivé, plus ou moins "accompli" mais AVANT (plus "important")! d'en faire une FUTURE "force de travail embauchable".

Cultivé de façon désintéressée pour lui d'abord, en tout premier lieu.

Rien, de par la "part d'imprévisibilité" enseignée par Jung, n'est définitivement "prédéfini" parce que nous ne faisons que passer, que tout, nos cellules y compris, change tout le temps.

Et puis, en ce cas, "prédéfinir" n'est-ce pas décider pour l'élève, se l'approprier, s'emparer de lui, de son vécu, de son avenir voire de son âme non pour lui mais pour, (pouvoirs économiques, notamment) à l'avance, sans désormais ou progressivement lui laisser la moindre chance de disposer de lui-même en harmonie et cohésion avec la société, certes, mais également en pleine cohésion, harmonie, plénitude, avec lui-même!
A l'avenir, annoncé, prédit ("prédéfini)! par Bruno Bettelheim: "nazis", suite. "Heil"!

A propos d'âme "à ce que l'on m'a dit"! on travaille sur ce thème à l'EPFL et, présentement, nul scientifique impliqué ne songe plus à mettre en doute son existence.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 01/12/2014

Si on parle en termes d'objectifs, il s'agit de préciser lesquels.
Je me souviendrai toujours de ma dernière année au CO. L'économie manquait d'imprimeurs et d'électriciens. Et bien c'est simple, la moitié de la classe, qui a assisté à une présentation de ces métiers, deviendra électro ou imprimeur.
C'est un drame. Car à la fin de cette formation, plus de la moitié aura reconnu que ce n'est pas pour lui ou elle et devra se recycler. Pire, certains n'auront pas ce courage et insisteront dans un domaine qui ne leur correspond absolument pas. Jusqu'au jour où l'économie n'aura juste plus besoin d'eux.

Écrit par : Pierre Jenni | 01/12/2014

Que l'école soit en crise, bon d'accords, mais qu'elle est la cause de cette crise ?

On connaît souvent l'effet,mais il est toujours plus dur de connaître la cause...

Alors que savons-nous du Savoir ?

Pour moi:

1) il n'y a pas d'opposition entre les sciences et les arts.Si ses branches du savoir existe c'est qu'elle réponde à des problèmes, elles ont toutes leurs propre contenu, mais des méthodes différente pour des problèmes différents. Toutes les branches apporte des vérités humaines pour des problèmes humains,comme savoir écrire et parler pour communiquer avec ses semblables, et ainsi ne pas en venir au mains pour un différent...ou bien les mathématiques pour construire une maison qui dure et résiste au temps.Mais ce n'est pas de l'abstrait ! Ce n'est pas non plus de la culture pour la culture !

2) Ce n'est évidemment pas le même qui peut avoir des idées dans toute ses branches, notre créativité n'est pas égale dans ses branches. je trouve qu'il serait plus intéressant de discuté d'un minimum de savoir inter-branche commun à tous et après donner libre accès à une école à la carte, plutôt que forcer des élèves à être moyen en tout comme nous le faisons au collège. Car dans les branches qu'il n'aime pas l'élève développe sa mémoire a court terme, il mémorise les informations, les redonnes les jours d'épreuve, puis oublie aussi vite qu'il a appris les informations donner....Mais une différence persiste...si vous demander à l'élève se qu'il pense de cette branches, je suis persuadé qu'il vous dira qu'elle est inutile.Voila, il est maintenant complètement réactif face à cette branches, il y a même peu de chance maintenant pour qu'un jour, il décide de si intéresser de façon autodidacte. Car ''Le cerveau humain ne sert pas à penser mais à agir. La somatisation est le résultat de l'inhibition de l'action du système nerveux qui, soumis à un stress auquel il ne peut ni échapper ni se défendre, induit la maladie corporelle et/ou psychique.'' ( Henri Laborit ).

En bref, je pense que l'éducation gymnasial répond plus à une demande de l'industrie qu'à la réalisation personnel de l'individu. Il est pour moi, plus important de leurs apprendre qu'en fonction des différents savoir qu'ils ont appris, ils obtiennent le droit de se prononcer sur certaines problématiques et de respecter ainsi les savoirs de chaqu'un. L'esprit critique n'est pas universelle, on ne peut que développé UNE critique sur UNE branche, et seulement par l’acquisition d'un savoir ( le contenu d'une branche ) mêler de l'histoire de SE savoir ( l'histoire de l'acquisition de se savoir par l'humain ).

Arrêtons de vouloir des Hommes capables de se prononcer sur tout, des Hommes qui ont des AVIS sur tout. Les avis sont bien souvent inintéressant...les commentaires des internautes de la tribune en sont l'exemple le plus frappant. A l'avis je préfère la recherche et le travail, mais pour cela, c'est du temps qu'il faut donner aux Hommes et l'accès au savoir. Apprendre à l'enfant à poser des problématiques et à les résoudre par l'apprentissage de la recherche me parait plus pratique, moins idéaliste. L'apprentissage doit être tout au long de la vie, vous ne pouvez pas crée une culture universelle en quatre ans de gymnase.

P.S : excuser moi pour les différentes fautes de français que pourrait contenir se texte.

Écrit par : Carrard Rémy | 04/12/2014

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