05/12/2014

Les jeunes ont honte de leurs fautes d’orthographe

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Une interview parue dans l’Illustré du 3 décembre 2014

 

Le polémiste Eric Zemmour était à Genève mardi passé pour présenter son livre « Le suicide français ». C'est un peu votre jumeau, le chantre du « c'était mieux avant », non?

Je n'ai pas regardé son intervention télévisée. Mais j'ai parfois l'habitude d'être taxé de conservateur lorsque je martèle qu'il est urgent de revenir aux fondamentaux.

Sommes-nous réellement en danger parce qu'on malmène et attaque notre langue, le français ?

Je dirais surtout qu'il faut revoir nos priorités. L'idée d’enseigner très tôt une ou deux langues étrangères au primaire pour qu'on les assimile mieux est inefficace. Car c’est impossible à raison de deux heures par semaine. Des études l'ont d'ailleurs montré. Tâchons déjà de bien leur apprendre le français.

N'est-ce pas déjà le cas ? Les plus grands pédagogues réfléchissent continuellement à améliorer les programmes.

On enseigne le français avec des méthodes globales ou semi-globales, qui partent du texte pour arriver au mot. On inverse l’ordre d’apprentissage et en chemin, on largue 70 % des élèves. Les meilleurs s'adapteront à tout. Mais on rend ainsi l’école moins égalitaire puisque les parents compenseront à la maison ce qui ne sera pas appris en classe. Auparavant, le professeur était au centre, c'était l’école panpan. Maintenant, on met l'élève au centre, c'est l’école cucul. Au lieu de mettre tout simplement au centre les connaissances. Il faut que l'école se referme un peu aux modes passagères. L'école ne doit jamais être à la mode pour ne pas être démodée.

C'est complètement déprimant, ce repli sur soi !

Vous trouvez ? Et le fait d'avoir 17 % d'illettrés à Genève au sortir de l'école obligatoire, c'est normal ? Des chiffres parlent même de 4 à 5 % d'illettrés à l'université. Je pense que c'est une atteinte à la dignité humaine.

Le monde a changé, n'est-il pas normal que les méthodes d'enseignement accompagnent son évolution?

C'est que les outils de recherche pédagogique sont devenus les outils d’enseignement. C'est ce qui ne va pas, même si ces outils sont intéressants.

Les élèves d'aujourd'hui seraient en quelque sort les rats de laboratoire des pédagogues ?

Oui, on a fait de l'école un laboratoire à plein temps. Les pédagogistes ont fait de l’enseignement une science alors que c’est un art, un art au sens d’artisanat, qu’ils ne sont d’ailleurs pas capables d’exercer.

Vous ne les portez à ce point pas dans votre cœur ?

Ces gens sont plutôt nocifs pour l'école. Ils conduisent au relativisme culturel qui gangrène l'enseignement.

Concrètement, ça veut dire quoi?

Le relativisme affirme qu’en matière culturelle, tout se vaut. Par exemple, la vision de l’amour de Racine, celle de Molière, celle du prof et celle de l’élève sont toutes équivalentes parce qu’on les a réduites à un simple point de vue. Or tout n’est pas interchangeable. Il existe des hiérarchies, et ce sont elles qui permettent de se situer. Le respect de ce qui s’impose en matière culturelle est la base de tout respect : celui du texte, de la langue et des autres.

En quoi n'est-ce pas respecter la langue, puisque chacun peut développer sa réflexion ?

Enseigner Proust n’a pas pour but que l’élève devienne Proust, mais qu’il devienne lui-même grâce à la littérature. Or si vous réduisez la langue à sa seule fonction de communication, vous perdez ce pouvoir d’élévation. En effet, le contenu du message suffit pour communiquer, mais toute la dimension charnelle de la langue est plus importante pour s’élever. La saveur des choses est déjà dans les mots.

Savoir communiquer, c’est déjà beaucoup, non?

C'est incomplet. La langue est un vecteur de communication, certes, mais c'est aussi le creuset de notre identité. La langue est maternelle parce qu'elle est matrice. Nous habitons notre langue. Si vous réduisez une langue à sa seule fonction de communication, vous réduisez d’autant son pourvoir d’identification.

Tout le monde est conscient de son identité de façon naturelle, non ?

Non, parce que ma langue n'est pas mienne naturellement. Elle est une grille commune, contraignante, avec des règles précises, un code. L'enfant doit donc s'approprier cette objectivité de la langue. Peu à peu, il pourra la maîtriser afin d’exprimer sa propre subjectivité.

Et pourtant, pas besoin de maîtriser l'orthographe pour inventer de nouvelles façons de s'exprimer.

Oh, vous savez, on appelle « français moderne » les fautes de syntaxe ! Ne nous y trompons pas. La liberté, notamment celle d'inventer, ça s'acquiert. Ce n'est que parce qu'il y a des interdits contraignants que je peux m'élever, m'échapper par la verticale. S'élever, c'est d'ailleurs l’étymologie du mot « élève ».

Oui, mais l'orthographe ne préoccupe plus les jeunes générations.

Détrompez-vous. Les jeunes ont honte de faire des fautes. J'en ai continuellement rencontré qui m'ont demandé de relire leur curriculum vitae, leur lettre de motivation, parce qu'ils étaient gênés de leur orthographe.

Tout ça n'est-il pas un vieux combat dépassé ? Des parents n'hésitent pas à dire que leur enfant a très bien réussi à monter sa petite entreprise et à démarrer dans la vie, même s'il fait beaucoup de fautes.

S'il a besoin de quelqu'un pour sa correspondance parce qu'il ne sait pas écrire une lettre, c'est son problème, oui. Mais l'homme libre, c'est celui qui n'est servi par personne. Notre société est une société multi-esclaves, et se libérer de cette dépendance me semble important.

On ne peut pourtant pas tout maîtriser !

Non, mais il y a les fondamentaux. Et pour moi, lire, écrire et compter, ce sont des fondamentaux. Combien sont-ils à ne pas reconnaître à quel niveau de langage on se trouve. Vous évoquiez Zemmour tout à l'heure. Zemmour comme bien d’autres maîtrisent parfaitement la langue.

L'important n'est-il pas surtout de connaître la signification d'un mot ?

Pas uniquement. Tout comme les êtres les mots ont un passé. L'école tente de faire du passé table rase. Alors qu'il faut justement rendre justice au passé. Il faut se faire modeste pour saisir les choses. Le passé n'est pas dépassé ! Et pourtant, on a réussi à faire chanter aux nouvelles générations « We are the world, we are the children » (« Nous sommes le monde, nous sommes les enfants »). C'est assez amusant, ce jeunisme, qui fait croire que le monde débute avec eux.

Ce n'est donc pas ce que vous chantiez à vos enfants ?

Le langage est musique. Je leur ai appris à lire, et j'adorais les voir découvrir la musique des mots, sans qu'ils n'en comprennent toujours le sens. Les enfants ont besoin de répéter les nouveaux mots volés sur les lèvres des adultes. C'est ainsi qu'ils se les approprient. Ensuite, ils maîtriseront les règles de combinaisons, ce qui leur donnera la possibilité des nuances. C'est ce qui leur permettra enfin de dépasser la frustration de ne pas pouvoir s'exprimer, car enfermés dans un vocabulaire trop restreint. La langue permet de dépasser la frustration parce qu'elle permet de mettre de l'ordre dans le monde et dans soi-même.

On en revient au concept de langue, creuset de notre identité.

Oui, car ça fait partie des fondamentaux à enseigner. Il ne faut pas s'éparpiller dans des cours anecdotiques ! Le but est d'avoir une colonne vertébrale pour rentrer dans ce monde qui a fait du « bougisme » sa vertu. Il faut lui opposer quelque chose de stable : des connaissances solides. Le langage en fait partie. Il permet de ne pas être déstabilisé.


 

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Commentaires

Excellent et tellement vrai.
Je suis sidéré devant certains textes où il y a 1 faute d'orthographe par ligne, sinon plus. Et sans compter les fautes de syntaxe.
Pour comprendre je dois relire la phrase 2 à 3 fois et encore je ne suis pas sûr d'avoir vraiment compris.
Du genre "hière j'ai manger un bis-cui dèlisieu". Et je n'exagère pas.

Et il n'y a pas qu'en Suisse. Les écoles françaises sont une fourmilière d'illettrés. On y apprend l'orthographe et la syntaxe par les méthodes globales et le résultat est là.

J'ai eu la chance d'apprendre à partir des mots, et même des syllabes. J'ai appris les verbes et leurs conjugaisons. C'était l'époque où l'on apprenait le subjonctif plus que parfait !
Aujourd'hui le subjonctif n'existe plus ... et même nos élites ne savent plus ni écrire ni parler.

C'est comme si l'on voulait apprendre les maths à partir de la théorie des ensembles. Ce qui est d'ailleurs déjà un peu le cas d'ailleurs. Le mathématicien français Bourbaki en est d'ailleurs un peu l'initiateur. Et même le vocabulaire a changé. Je me rappelle qu'un jour ma fille m'a demandé de lui expliquer l'équation simple "y = ax + b". Je lui expliquais que le coefficient "a" était la "pente" de la droite. Ben NON, c'était devenu le "coefficient directeur". Allez comprendre !

Écrit par : Lambert | 05/12/2014

Ma fille Maya, 18 ans, fait partie de cette vague sacrifiée de l'orthographe française. Systématiquement elle paie le prix fort dans ses épreuves et perd des points importants sur la moyenne.
Zoé, 13 ans, est déjà meilleure. Il semble que le tir ait été corrigé. C'était juste un mauvais passage.
En revanche, en allemand, elle n'a pas appris les déterminants et les temps de conjugaisons en 9ème et elle le paie en 10ème.
Les bases sont incontournables. Mais il devrait être possible de les enseigner de manière créative, en suscitant l'envie. Oui, c'est un art et non pas un technique. Mais alors si vous voulez trouver des enseignants qui sont pourvu de cette faculté, il faudra peut-être vous résoudre à aller les chercher non pas auprès des bachelors et autres diplômés, mais auprès de ceux qui incarnent ces valeurs. C'est tout le système d'embauche qui devrait être revu. Alors trouverons-nous des candidats pour enseigner le Suisse-Allemand en primaire. Ou l'inverse qui doit être encore plus important si l'on en croit les velléités de certains cantons d'en finir avec l'enseignement du français en primaire.

Écrit par : Pierre Jenni | 05/12/2014

Je n'ai pas le sentiment que la lecture des commentaires publiés sur les blogs soit toujours d'un réel secours pour améliorer son orthographe...

Écrit par : Michel Sommer | 05/12/2014

@Michel Sommer
D'accord avec vous, pour une fois. Plus de la moitié des fautes viennent de la confusion entre -er et -é à la fin des verbes. Une très grande partie aussi de la méconnaissance de la règle des majuscules ou minuscules dans les noms et adjectifs de nationalités. Enfin, j'ai lu la semaine dernière, un accord d'adjectif au pluriel en -ent! Je ne parle pas des fautes de frappes ou coquilles ordinaires, mais de fautes systématiquement répétées et même relevées, et parfois même dénoncées par des lecteurs.

Écrit par : Mère-Grand | 06/12/2014

@Lambert- Oui, Genève, contrairement au Valais qui parvient à apprendre le français à tous les élèves grâce à la bonne méthode, a choisi pour le primaire le manuel le plus désolant :

- soit « Mon Manuel de Français », dont on connaît l’idéologie dévastatrice;
- mettant de côté « L’île aux mots », une méthode qui présente une approche traditionnelle de la langue française

Écrit par : Jean Romain | 06/12/2014

Globalement d'accord, même si je plaide aussi pour une école qui donne envie d'apprendre, qui montre que cela peut être plaisant et non seulement contraignant. Je pense que les systèmes dits modernes se sont constitués en partie par résistance à l'école autoritaire.


-er et -é, un grand classique.

J'ai mis à l'essai dans mon ordi le correcteur orthographique du Robert. Il me change parfois des mots écrits juste en un homonymes faux!

8-⦅

Je partage le point de vue que les mots sont fait plus que communiquer. Ils se dégage d'un texte un sens global plus vaste que l'addition du sens premier des mots. La compréhension des détails de la grammaire participent à élever le degré d'abstraction et de finesse du texte.

Je suis aussi bien d'accord avec le fait que les mots ont une histoire. La table rase moderniste ("progressiste", disent-ils), dans ce domaine comme dans d'autres, me paraît plus être un conte qu'une voie royale d'apprentissage et d'identification.

Sur l'identité produite par la langue, en fait une langue est une somme organisée d'identifications, chaque mot, chaque substantif, adjectif ou verbe servant à désigner et identifier.

Écrit par : hommelibre | 06/12/2014

Mot, syllabe, lettre tel était notre apprentissage. Mon compagnon de vie corrigeant des thèses d'étudiants avec plus que nombreuses fautes d'orthographe n'en revenait pas. Les jeunes qui redoutent les fautes d'orthographes sur leurs CV ou lettres de motivation accompagnantes ont-ils honte de leurs éventuelles fautes ou, à force de possibles fautes, peur de n'être pas contactés pour entretien d'embauche avec les "ressources humaines"? Que dire des messages sur portables sophistiqués mots, orthographe, tournures de phrases que les enfants puis les jeunes s'adressent entre eux?
Pourquoi ne pas en finir avec les pédagogistes, avec pressions "pérennes" et définitives des parents pour en revenir à nos bonnes anciennes leçons avec Premier et Second livres de lecture ?

SANS OUBLIER LE CHANTE JEUNESSE...

Écrit par : Myriam Belakovsky | 08/12/2014

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