12/06/2015

Laïcité à l'école, mise au point de Madame Anne Emery Torracinta

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De deux choses l'une.

Soit, la presse locale ne fait pas son travail et diffuse de fausses informations soit, face aux réactions qui ont fusé, le DIP, par la voix de sa Présidente, retourne sa veste et tente de "sauver les meubles"!

Voici donc, ci-dessous, le mail que tous les collaborateurs du Département ont reçu aujourd'hui.

Une réaction bien tardive dont on prend acte...

 

A l'ensemble des collaborateur-trice-s du DIP

 

Laïcité : remettons l'église au milieu du village !

Chères collaboratrices, chers collaborateurs,

Les événements dont la presse s'est fait l'écho autour de L'Arche de Noé de Benjamin Britten ont montré qu'il est aujourd'hui nécessaire de clarifier la manière dont la laïcité doit s'inscrire dans le cadre scolaire.

Avant d'aborder le fond de cette question, permettez quelques rappels factuels et, notamment, le fait que le DIP n'a jamais interdit cet opéra !

En effet, il est dans les attributions de l'Orchestre de Chambre de Genève de proposer des activités pédagogiques aux élèves de nos écoles. Plusieurs fois par an, une commission réunissant des représentants de l'enseignement obligatoire, du service de la culture et de l'OCG est chargée de la programmation de l'année scolaire suivante. Ainsi, en février dernier, parmi plusieurs propositions, figurait L'Arche de Noé du compositeur anglais Benjamin Britten. En raison de ses exigences techniques et de la difficulté de sa mise en scène, monter cet opéra n'était pas sans soulever quelques problèmes pratiques et pédagogiques, raisons qui ont fait hésiter la commission sur la pertinence de ce choix. De plus, l'argument du respect de la laïcité a constitué pour elle un motif supplémentaire pour renoncer à monter cet opéra en 2015-2016.
Ainsi donc, il n'y a pas eu censure de L'Arche de Noé, mais plutôt autocensure d'une commission qui aurait dû en référer à la direction générale et à moi-même à partir du moment où se posait la question d'une éventuelle violation du principe de laïcité.

Sur le fond, il est évident que penser que la laïcité pourrait ne pas être respectée dans une telle situation relève d'une mauvaise compréhension tant du respect de ce principe dans le cadre scolaire que de la mission même de l'école.

Le fait religieux a imprégné notre culture et notre histoire, il a inspiré les artistes : de fait, il touche le champ scolaire et c'est normal. Si on ne peut faire chanter Britten à de jeunes élèves, alors il faut retirer des programmes scolaires le Cé qu'è lainô et le Cantique Suisse, notre hymne national !

Car si l'école se refuse à penser les sujets sensibles de notre société, qui le fera ?
Chanter un opéra n'équivaut pas à réciter une prière, parler du fait religieux à l'école n'est pas assimilable à du prosélytisme, tout comme accepter qu'un élève effectue un travail de maturité sur le négationnisme en histoire -autre sujet sensible- ne signifie pas qu'on soutienne cette posture. L'école ne formera pas ses élèves à la compréhension du monde et à sa complexité si elle évite de s'y confronter. Renoncer à aborder certains sujets susceptibles de fâcher, c'est oublier les missions de l'école, telles que définies dans la loi, qui sont d'éveiller chez l'élève le respect d'autrui et la tolérance. Une laïcité de l'ignorance, une laïcité qui a peur du contact et fuit le débat fait le jeu de l'obscurantisme. Elle crée alors ce qu'elle craint. Ce n'est pas de cette laïcité que nous voulons.

Affirmer que l'école est laïque, c'est rappeler la neutralité de l'Etat à l'égard de toutes les Eglises et de toutes les confessions, ce n'est pas nier ni esquiver la thématisation et la compréhension du fait religieux et de ces différences. Dans le rôle de formation et d'éveil qui leur revient, les enseignants, et c'est là un point capital, se doivent bien sûr de rester neutres et rigoureux, d'adopter une démarche scientifique et non partisane dans leur enseignement. Et c'est précisément parce que l'école est laïque à Genève que les signes religieux ostentatoires sont proscrits pour les enseignants.

Pour les élèves, en revanche, le canton a toujours été plus libéral en acceptant le port de tels signes. Pourtant - et nous devons tous être très fermes à ce propos - les élèves ont à suivre l'ensemble des cours tels qu'ils ont été prévus dans le cadre de l'organisation scolaire. Ainsi, il n'est pas question, pour des motifs religieux, d'accepter par exemple, de déplacer l'horaire d'un cours, de changer d'enseignant, de renoncer au cours de biologie ou d'éducation physique, ou encore de nier la théorie de l'évolution. Sur toutes ces questions, l'institution scolaire doit être très claire.
Enfin, si des congés pour fêtes religieuses sont accordés aux élèves durant les heures de cours, ils ne peuvent l'être durant les temps d'évaluation et d'examens.

Nous vivons aujourd'hui dans une société multiculturelle et des questions qui n'auraient pas posé problème par le passé nous interpellent. Face à ce tissage de complexités, nous ne devons ni nier l'histoire de notre société de tradition judéo-chrétienne (qui se ressent jusque dans le calendrier des vacances scolaires) ni renoncer à convoquer dans nos enseignements, tant artistiquement qu'intellectuellement, la richesse de la diversité humaine et de nos différences. Le respect d'une laïcité bien comprise dans le cadre scolaire est le meilleur garant d'un débat fertile au sein de cette pluralité.

J'espère que ces quelques éléments auront permis de clarifier la situation autour de l'opéra de Benjamin Britten, qui sera monté en 2016-17 et auquel - dans la mesure où il s'agit d'une activité organisée dans le cadre scolaire - tous les élèves des classes impliquées participeront. J'espère également qu'ils auront précisé le rôle central qui est le nôtre dans une société qui doit apprendre à vivre sa multiculturalité sans occulter ses racines.

Je vous souhaite, chères collaboratrices et chers collaborateurs, une belle fin d'année scolaire et vous envoie mes chaleureux messages.

Anne Emery-Torracinta
conseillère d’Etat

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Commentaires

Merci de cette information. Ma réaction est de deux ordres: d'une part je prends acte avec satisfaction de la déclaration claire de la présidente du DIP : "une laïcité de l'ignorance, une laïcité qui a peur du contact et fuit le débat fait le jeu de l'obscurantisme. Elle crée alors ce qu'elle craint. Ce n'est pas de cette laïcité que nous voulons". Ces mots nuancent avec bonheur les hésitations, les craintes avouées, voire légitimées, lors des premières réactions de la Présidente. Ensuite j'ai comme un doute, non sur l’honnêteté de Mme Torracinta mais sur la manière dont fonctionne son département et sur la culture ou, dans ce cas précis, son absence chez certains de ses collaborateurs. Qu'on en arrive à ce pataquès est grave. Il semble qu'un immense travail soit à entreprendre pour que la bêtise qui a prévalu ne se répète pas. On peut en douter, car un pas a hélas été franchi dans l’intolérance et le manque de respect. A fortiori, il n'a pas été fait dans le sens d'une reconnaissance que le fait religieux existe et que culte et culture viennent de la même racine. Donnons donc une chance à Mme Torracinta, elle hérite d'un dossier maltraité par son prédécesseur qui a laissé l'étude du fait religieux se réduire à celle des grands textes. Peur de la difficulté politique, ignorance ou bêtise,je vous laisse choisir.

Écrit par : Daniel Neeser | 12/06/2015

"son absence chez certains de ses collaborateurs"
Des collaborateurs qui ne maîtrisent pas l'orthographe tout en critiquant celui des gens qui dépendent d'eux, par exemple.

Écrit par : Mère-Grand | 13/06/2015

Monsieur Neeser, vous mettez le doigt où ça fait mal. Les membres d'un exécutif défilent sous les yeux "amusés" des hauts fonctionnaires qui doivent parfois attendre de meilleurs jours pour mieux nuire, mais ce sont eux qui tiennent les rennes du pouvoir.
L'exemple le plus spectaculaire fut, à mon avis, celui de Mme Künzler qui n'a jamais su imposer sa marque sur ses collaborateurs. J'en ai personnellement fait l'expérience dans mon domaine, le taxi. Mme Künzler était favorable au développement de l'accès aux voies de bus mais la DGM a toujours fait l'impasse. Jusqu'au jour où Monsieur Barthassat a été élu.

Écrit par : Pierre JENNI | 13/06/2015

"Ainsi donc, il n'y a pas eu censure de L'Arche de Noé, mais plutôt autocensure d'une commission qui aurait dû en référer à la direction générale et à moi-même à partir du moment où se posait la question d'une éventuelle violation du principe de laïcité." est-il écrit dans cette mise au point de Madame Emery-Torracinta.

En d'autres termes, l'auto-censure prévaudrait, au DIP, tant au niveau d'"une commission" qu'à celui de ces enseignants qui la choisissent, eux aussi par "crainte des réactions"...

http://voix.blog.tdg.ch/archive/2015/06/13/c-est-la-loi-qu-on-assassine.html

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 14/06/2015

Bravo, à Madame Anne Emery-Torracinta
conseillère d’Etat, de Remettre L'Ecole au Milieu du Village.

Écrit par : Tebib-Aggari | 17/06/2015

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